TPM N° 120, mai 2001

Tahiti-Pacifique fête son 10e anniversaire

Ou comment créer un magazine au Paradis

Une superbe aventure !

Pour cet anniversaire très spécial, permettez-nous de brièvement raconter l'histoire de votre magazine favori, en réalité une belle aventure qui rappelle toutes sortes d'anecdotes. Il ne s'agit pas ici de faire un quelque "cocorico", mais d'informer… et d'amuser nos lecteurs.

Les origines de la création de votre magazine méritent d'être contées. Escroqué en 1989 (donc sans le sou) par le gouvernement d'Alexandre Léontieff qui -malgré un certificat de bonne fin et plusieurs promesses -refusa d'honorer son contrat pour une étude honnête, sérieuse, bien faite et sans "dessous de table", je décidais alors de devenir journaliste, après avoir été ingénieur du génie civil (diplôme américain), hôtelier (Yacht Club de Bora Bora) et bien d'autres métiers. Louis Bresson, alors fraîchement arrivé sur le Territoire en tant que rédacteur en chef des Nouvelles de Tahiti, journal qui venait d'être racheté par le groupe Hersant, eut le courage de m'accepter comme "pigiste" (payé à l'article publié) pour ce quotidien. Deux années de ce travail en Polynésie française -un véritable paradis pour journaliste car on touche à tous les sujets et on voyage dans toutes les îles, -m'apprirent les ficelles de base du métier. Mais comme à l'époque les pigistes étaient payés "au lance-pierres", je me trouvais bientôt devant un choix à faire : soit mourir d'épuisement à faire des piges pour les autres, soit monter mon propre "canard". Le choix fut vite fait.

L'idée de base pour Tahiti-Pacifique était de créer une réplique francophone aux magazines régionaux anglophones du Pacifique Sud, les Pacific Island Monthly, publié depuis 1936, et Island Business, publié depuis 1982 à Fidji. C'est-à-dire créer un magazine d'informations générales en français pour le Pacifique insulaire. Etant toujours aussi "fauché", ce fut grâce à un petit prêt bancaire et à la confiance de quelques investisseurs amis que le magazine vit le jour en mai 1991, une publication uniquement possible grâce à l'informatique naissante (la P.A.O.) qui permettait à un homme seul de dorénavant faire ce pour quoi il fallait quatre personnes auparavant. Un outil indispensable car le marché pour un magazine à Tahiti est microscopique, la population adulte étant limitée et la lecture ne faisant pas partie des grandes traditions polynésiennes.

Souvent on pose la question comment Tahiti-Pacifique a fait pour survivre là où, jusque il y a peu encore, tous les autres magazines avaient sombré. L'explication tient en quelques règles simples :

-Tout faire soi-même. De la conception au montage en passant par la photographie et son labo, réalisant bien que l'étroitesse du marché ne permet ni embauche, ni belle secrétaire ni bureau luxueux pour la frime. Pas de gadgets, juste l'essentiel. Tous les coûts doivent être contrôlés de manière spartiate, le mobilier être en style "Louis caisse". En bref, la simplicité, la récupération et la débrouille.

-Être propriétaire de sa (modeste) maison pour ne pas avoir sur sa tête l'épée de Damoclès d'un loyer mensuel à payer, sous peine de vite se retrouver à la rue avec sa famille.

-Avoir une épouse tahitienne issue du milieu rural. Lorsqu'il le faut, elle sait très bien vivre des fruits de la terre avec très peu d'argent. Elle n'a jamais été chez un coiffeur, pas de maquillage, elle ccoud ses robes elle-même, n'a pas besoin de gadgets, de sorties, ne "fait pas la gueule" quand il n'y a pas de sous, etc.

-Régler de suite toutes les factures, piges ou achats "rubis sur l'ongle", même si le salaire doit passer à la trappe, ceci afin ne surtout pas cumuler de passif qui mettrait le journal en danger.

-Toujours être correct et toujours respecter sa parole, ses engagements, même si c'est parfois très difficile. C'est ainsi que l'on crée dans le microcosme de Tahiti des relations durables et solides, indispensables pour un organe de presse, que ce soit avec les collaborateurs, fournisseurs ou les "sources", car le monde de la presse et l'information est un univers de confiance. Tout dérapage, mauvaise conduite est de suite connu et peut causer de graves problèmes. Une crédibilité est vitale.

-Respecter scrupuleusement tout le monde, lecteurs comme interlocuteurs, annonceurs comme fournisseurs.

En réalité, cette liste n'est que le résumé de normes et comportements indispensables à la réussite dans n'importe quel domaine de la vie où que ce soit dans le monde.

Tahiti-Pacifique est une petite entreprise familiale et polynésienne. La "tribu" de Moorea :
de g. à droite : Henriette, soeur de la gérante qui rédige la page "événements" et fait un peu d'administratif,
Célia est la gérante de TPM, Alex le rédacteur en chef et Poema, notre fille, est le reporter qui part en mission.

 


Service "abonnements" à la poste de Papeete : la "tribu", assistée de Christian Beslu,
s'apprête à mettre plus de 1200 abonnements sous enveloppe.

O que les premières années furent difficiles car il fallut apprendre quelles étaient les personnes sérieuses et qui étaient les "Charlot" à Tahiti, des personnes qui plusieurs fois ont failli nous "couler" en ne respectant pas leurs engagements pris. Nous devions même nous débattre avec une imprimerie en faillite en allant payer d'avance le fournisseur en papier afin de pouvoir être imprimé. A l'époque, le salaire du directeur était le peu qu'il restait au fond de la caisse, ce qui souvent était presque rien.

Mais petit à petit, voyant que nous atteignons les lecteurs qu'ils ciblaient, les annonceurs furent mis en confiance et Tahiti-Pacifique commença à s'imposer. Il y eut bien sûr des coups durs, telle la saisie de notre numéro 8, puis le stress de différents procès (lire encadré). En sus, voyant que nous réussissions à vivre du magazine, les "copieurs" arrivèrent, comme il est d'usage à Tahiti. Ainsi de 1993 à 1996, deux hebdomadaires (L'Echo de Tahiti et La Tribune polynésienne) ont grignoté le minuscule marché local tout en se faisant la guerre, ce qui fit stagner nos ventes locales, alors que le nombre de nos abonnés, en France comme dans les archipels, continuait de progresser. En effet, les personnes qui s'intéressent à Tahiti en France ou ailleurs dans le monde, avaient trouvé en Tahiti-Pacifique une manière de maintenir assez économiquement le lien avec la Polynésie. Un lien qui fut aussi à la base de la création d'un véritable "réseau de copains" du magazine de par le monde, des amis qui nous alimentent régulièrement, soit en articles, soit en informations.

Cette diffusion internationale inédite pour Tahiti fit qu'à leur tour les universitaires, de Tahiti, Nouméa comme de Paris réalisèrent que Tahiti-Pacifique atteignait les milieux dans lesquels ils veulent être lus, ce qui explique leurs apports réguliers d'articles intéressants et variés.

Dès 1995, l'arrivée d'Internet et son expansion améliorait grandement la confection du magazine car cette "toile" nous permettait de chercher et vérifier rapidement les informations. Nous sommes certainement une des entreprises qui a le plus profité de ce nouvel outil. Tahiti-Pacifique est d'ailleurs le premier journal du Pacifique-Sud -avant même nos confrères anglophones ! -à avoir ouvert un site Internet dès 1995. Soudainement, grâce à cet outil d'accès (et d'achat), nous nous trouvions -presque -à égalité avec nos confrères des grandes villes.

Pas "d'opposition"

Entre-temps des facteurs extérieurs influencèrent la ligne éditoriale du magazine. En 1995, l'élection de Jacques Chirac à la Présidence de la République et d'Alain Juppé au gouvernement central fit qu'il se créa une "chaîne" verticale "pur RPR", terminée à Tahiti par M. Flosse, un pouvoir continu qui mit vite en place un véritable contrôle de l'information dont même le général De Gaulle aurait été jaloux. Soudainement les quotidiens « légitimistes » de Tahiti et les antennes de RFO censurèrent l'information "non correcte", ce qui fit qu'il ne restait dans la presse écrite que Tahiti-Pacifique pour diffuser cette information. Ce sentiment de sectarisme fut renforcé, d'abord par notre mise au banc dès 1995 par Claude Ruben, alors directeur régional de RFO, puis par notre expulsion manu militari de la Présidence en août 96 (notre "crime" : avoir osé gagner un pari fait en public avec "Président".)

Cet environnement de censure, ces exclusions arbitraires firent que tout naturellement nous avons glissé vers une situation que l'on pourrait qualifier de "résistance", c'est-à-dire que nous nous sommes spécialisés à publier ce que d'autres ne voulaient ou ne pouvaient pas imprimer. Et dès cet instant nos ventes locales s'envolèrent. Il nous faut donc remercier les censeurs, les conseillers de M. Flosse !

C'est aussi depuis cette époque que nous tenons une (fausse) étiquette de "presse d'opposition", ce que nous ne sommes vraiment pas. En effet, nous ne ramons pour aucun parti, ne prêchons pour aucune tendance politique, nous essayons juste d'observer et de défendre une Polynésie que certains voudraient transformer, pour des raisons matérielles et de privilèges, en copie conforme de la métropole (lire notre éditorial).

Il fallut la venue de Jean-Marie Cavada, alors président de RFO, à Tahiti fin 1997, ainsi qu'un jugement du tribunal administratif, pour restaurer une certaine équité dans la diffusion de l'information officielle dans nos îles. Une libéralisation qui fut encore renforcée en 2000 par la visite du secrétaire à l'Outre-mer, Jean-Jack Queyranne lors de laquelle il expliqua que la liberté de la presse existait en Polynésie et que « c'est aux médias de prendre toute cette liberté qui est la leur ». Ainsi nous ne faisons qu'appliquer les directives ministérielles.

Bien évidemment, l'aventure et la longévité de Tahiti-Pacifique n'auraient pas été possible sans nos nombreux supporters, amis, collaborateurs et annonceurs. Il faut remercier ici le haut-commissaire Jean Montpezat qui nous avait moralement encouragé à nos débuts, ainsi que les autres hauts-commissaires, avec la plupart desquels nous avons eu d'excellentes relations.

Dès le tout début, des spécialistes tels Bernard Poirine, Christian Beslu, puis Jean-Marc Régnault et Jean-Louis Candelot, Paul de Deckker, Robert Dubois en Australie -et tant d'autres que nous ne pouvons tous nommer ici-ont été les artisans de notre diversité et crédibilité, tout comme les caricaturistes "Timi", "PM", "Pat", Gotz et "Warnzy" et les correspondants qui désirent rester anonymes, étroitesse du Territoire et ambiance politique locale obligent. Bien sûr, nous devons aussi remercier les innombrables auteurs de qualité qui ont publié plus de 120 nouvelles chez nous, plusieurs desquels sont depuis devenus des écrivains à succès, ainsi que M. Ait Aarab qui se passionne tant pour la littérature de nos îles. Merci encore à nos correcteurs, souvent bénévoles, qui apportent leurs idées. Et que Tahiti-Pacifique serait triste sans l'apport de nos magnifiques artistes peintres qui illustrent si bien nos couvertures et pages, la qualité de leurs œuvres apportant bien plus au mythe de nos îles -sans lequel nous ne serions qu'un autre Haïti -que d'innombrables et coûteuses campagnes de publicité.

Parlant de publicité, n'oublions surtout pas nos chers annonceurs, hommes intègres et courageux, dont certains nous sont fidèles depuis les premiers numéros. Que tous soient vivement remerciés ici, d'autant plus qu'à une certaine époque les pressions sur eux ont été très fortes, comme me l'a encore dernièrement confirmé un homme d'affaires, pressions qui hélas continuent parfois. Pour l'anecdote, citons ce chef d'entreprise, lequel voici quelques années, me signa un bon de commande pour une publicité mensuelle et qui, au moment où je quittais son bureau m'interpella : « Oh ! Juste un dernière chose : ne passe pas la page de pub que je te paie ». La confiance et le respect mutuel s'est aussi installée grâce à la charmante Jamila, notre rigoureuse et souriante commerciale qui n'a jamais insisté, fait pression ou autre, un "soft" très apprécié, pensons-nous, par nos annonceurs lorsqu'il le comparent à d'autres. Merci encore à tous, car sans eux, Tahiti-Pacifique n'existerait plus depuis longtemps.

Alex W. du PREL
Mai 2001

Une aventure judiciaire aussi

Les dix années de Tahiti-Pacifique ont aussi été une aventure judiciaire. En effet, notre numéro 8 fut saisi (à cause de la couverture - leçon retenue : cachez le visage, pas les seins !) suite à des circonstances rocambolesques (un cyclone me retint bloqué à Moorea et je ne connaissais alors rien à la procédure judiciaire). Puis vint notre premier procès en diffamation (affaire "Pomafrex") vaillamment défendue par maître Antz. Tant d'autres procès suivirent (la plupart intentés par le gouvernement) qu'ils m'obligèrent à rapidement et intensément apprendre le droit de la presse afin de ne pas crouler sous les charges judiciaires, lesquels furent fatales aux deux hebdomadaires défunts. Au cours de plus de 14 procès, nous n'avons été condamné qu'une fois au franc symbolique, une autre fois à la publication judiciaire et avons été relaxés dans toutes les autres affaires, preuve du sérieux de nos écrits.

Deux procès courent encore, tous deux émanant de la Présidence, l'un nous réclamant une indemnité de 500 000 Fcfp (27 000FF) pour « atteinte à l'image du gouvernement », l'autre 3 millions Fcfp (165 000FF) pour « atteinte à l'image de Daniel Franco » (chacun s'estime à sa valeur !) Mais comme ces plaintes sont plutôt ludiques sur le fond comme de la procédure, nous restons confiants, d'autant plus qu'actuellement les tribunaux de Papeete ont des magistrats qui maîtrisent bien le droit (très spécial et complexe) de la presse. (Note antérieure : nous les avons gagné tous les deux !)

Plus tristes et révoltants furent les récents procès que nous a intenté le secrétaire de la ligue polynésienne des Droits de l'Homme (pourtant censé protéger la liberté de la presse) pour essayer de nous forcer à publier un soi-disant "droit de réponse", deux procès que nous avons aussi gagnés. Dans cette affaire comme dans beaucoup d'autres, le but essentiel est plutôt de nous harceler, car la préparation des mémoires de défense est longue et précise et chaque audience implique pour nous un déplacement de Moorea à Papeete, donc une journée de perdue. Enfin, le système est bien injuste puisqu'il n'y a ni risque, ni dépense ni effort pour les procéduriers au sein du gouvernement, qui utilisent des avocats payés avec l'argent de nos impôts.

Rumeurs, rumeurs

Des méchantes rumeurs ont été lancées pour tenter de nous faire du tort. Pendant de longues années, ce fut le « Ça y est, c'est le dernier numéro de Tahiti-Pacifique, du Prel est en faillite ». Jusqu'à ce jour où un cadre HEC d'un gros concurrent prit un magazine et sa calculette pour savoir nos recettes, se trompa et s'écria « mais, ce c… gagne plus que moi ! » (ce qui est tout aussi faux.) Depuis, des employés de la Présidence nous abordent avec, au lieu de l'habituel « ça y est, t'es foutu ? », un « alors, t'es riche ! ». Dernière rumeur lancée (pour la seconde fois) par nos ennemis ou jaloux : « Alex est en train de vendre son magazine à Flosse ! ». Ultra faux encore (nous ne ferions jamais cela, ce serait trahir nos lecteurs) même si cela nous valut des coups de téléphone d'abonnés paniqués. Quelle sera la prochaine rumeur ? Le sida ?

 

Hécatombe pour les magazines anglophones

Les événements de Fidji de 1996 ont été fatals aux deux grands magazines régionaux, Pacific Islands Monthly (qui avait perdu son âme depuis son rachat par Murdock et son transfert de Sydney à Suva), puis voici trois mois Island Business qui a été obligé de fusionner avec le magazine Pacific de Honolulu, lequel se spécialisait auparavant plutôt sur la Micronésie. Ce qui fait qu'il n'existe plus que deux magazine régionaux, l'un francophone, Tahiti-Pacifique, l'autre anglophone.

A.d.P.