« Pour un artiste à Tahiti, les 20 premières années sont les plus dures »

Par Pierre HEYMAN

Voici l'histoire tahitienne de Peter Heyman, d'un des célèbres peintres ayant ¤uvré sur cette île et qui, hélas, lentement sombre dans l'oubli car rarement trouve-t-on encore une de ses toiles sur le marché tant leurs propriétaires détestent s'en séparer. Lisez et évadez-vous, par le texte et l'image, dans le Tahiti d'il n'y a pas si longtemps. Ce texte a été écrit en 1966 et est plein de tendresse et d'humour.

A.d.P.

Tout semble si irréel aujourd'hui. Tahiti a tant changé. Au début des années trente, il n'y avait aucun hôtel de luxe avec piscine. La petite ville de Papeete avait l'air d'un bourg de l'ouest américain, les cow-boys et leurs chevaux en moins, bien sûr ; mais des nuées de bicyclettes les remplaçaient bien.

Depuis Marseille, il fallait alors trois longues semaines en mer pour atteindre Tahiti en passant par le canal de Panama et alors vous étiez de suite envoûtés par la beauté de l'île ; le climat doux, ensoleillé, et surtout la manière facile de vivre.

Tout y était absolument si différent de tout ce que j'avais éprouvé jusqu'alors à Paris où j'avais vécu étant tout petit et où j'ai par la suite été un étudiant débutant aux Beaux-Arts. En ces temps-là, Paris était un chaudron dans lequel mijotaient beaucoup de tendances artistiques contradictoires et qui était plein des promesses de l'art moderne. Or presque tout ce qui me restait de cette excitation était un sentiment d'inquiétude et de désespoir.

Ainsi, lorsque je suis parti pour Tahiti avec mon père et un jeune Français, un ami de mon âge, c'était en réalité la fuite pour m'éloigner d'une existence trop folle. Il m'a semblé tout à fait fascinant de partir vers les Mers du Sud pour tenter ma chance dans l'agriculture, d'autant plus que les studios et cafés parisiens sont tout à fait inadéquats pour la formation d'un futur agriculteur.

Pour être franc, c'était l'idée d'aller dans le Pacifique Sud qui m'avait plu. Je ne connaissais absolument rien à l'agriculture et je ne m'y intéressais nullement. Quand je suis arrivé à Tahiti, le seul réel intérêt pour moi se trouvaient être toutes ces filles aux longs cheveux avec leur éternelle fleur sur l'oreille, qui souriaient si gentiment lorsque vous les regardiez. C'était mon ami qui était supposé avoir quelque connaissance de l'agriculture coloniale, qui devait être notre « cerveau ». Mon père était notre banquier.

Après avoir passé quelque temps afin de faire connaissance avec l'île et après beaucoup de recherches, nous sommes tombés amoureux d'une immense vallée à 30 kilomètres de la ville. Nous l'avons achetée. Elle était à peu près cent fois trop grande pour nous, mais comme tous les colons novices, nous avions des ambitions peu réalistes.

D'une façon ou d'une autre, j'ai aimé cette vallée et ma poitrine se bombait d'être le propriétaire d'une si merveilleuse propriété. Il me fallait des heures pour atteindre ses extrémités haut dans les montagnes, en marchant le long d'un torrent frais et sinueux, mais plein de chevrettes et d'anguilles. Il y avait une abondance d'arbres fruitiers plantés un peu partout, dans un désordre total : bananiers, papayers et ces magnifiques arbres à pain que les mutinés du Bounty ont rendus si célèbres. Il y avait aussi un grand nombre de caféiers, taporo (citronniers), des orangers, des manguiers sauvages et surtout ce qui m'a ravi et étonné, des milliers de fougères géantes, les plus magnifiques. Quelques grands cocotiers étaient dispersés ici et là le long des flancs des montagnes dans une brousse épaisse.

Cette vallée me rappelait vraiment « Alice aux Pays des Merveilles » tant on rentrait dans une autre dimension. Peut-être un peu trop d'ailleurs, parce que j'étais toujours dans un état d'esprit d'artiste, donc peu concerné par la réalité et je me reposait entièrement sur les capacités et le labeur de mon ami pour gagner notre vie en ce lieu sauvage. Ce qui m'a forcé à sortir de mes rêves était la décision inattendue et soudaine de mon ami d'abandonner mon père et moi à notre destin. Il était tout simplement las de se disputer constamment avec mon père, lequel était un homme difficile.

Ainsi je me suis soudainement retrouvé seul face à face avec la vallée. Un défi qui m'a réveillé et j'ai soudainement été projeté dans le monde réel. Avec l'aide d'une demi-douzaine de Tahitiens, nous avons nettoyé plusieurs hectares de terre et avons créé une grande plantation de vanille, une des plus grandes de Tahiti en ces temps-là. Ô combien j'étais fier ! Mais aussi combien j'avais lutté, combien j'avais transpiré, combien j'avais maudit chaque pierre dans laquelle je tapais mon pied et combien de fois mes ouvriers avaient éclaté de rire quand j'ai essayé de porter un régime de bananes sur une branche, à leur façon, ce qu'ils faisaient, eux, si facilement. Et Ô combien le soleil était brûlant dans cette vallée où les brises fraîches de la mer ne peuvent pénétrer, où les fourmis et des cent-pieds plus longs que votre main grouillent sous tout ce que l'on touche et, pour ne pas les oublier, les millions de moustiques qui essaient de vous manger vivant à chaque instant.

Les Tahitiens du voisinage ont été impressionnés et me regardaient avec respect. Même moi, j'ai été impressionné et je me regardais avec respect. Mais, hélas, mon règne de Roi de Vanille ne dura pas longtemps : les lianes ont grandi très bien pendant quelque temps, jusqu'à ce qu'un certain champignon fit qu'elles pourrissaient près du sol. Je les ai fait toutes replanter, mais en vain. Un vieux tahua (sorcier-guérisseur tahitien) m'a expliqué qu'un mauvais sort avait été jeté sur moi parce que ma plantation était trop proche d'un ancien marae, ces plates-formes en pierre où des cérémonies religieuses (et sacrifices humains) se tenaient autrefois. Quelle qu'en fut la cause réelle, ma plantation était condamnée.

Entre-temps, j'avais commencé à élever quelques cochons, car j'observais souvent les habitants du pays nourrir les leurs et cela me semblait si facile, se faire sans effort apparent comme la plupart des choses que font les habitants du pays, jusqu'à preuve du contraire. Il faut ici expliquer qu'à Tahiti cette sorte de travail n'a rien en commun avec l'élevage intensif et mécanisé pratiqué dans les grands pays développés. Ici, tout est fait à la main et à une petite échelle, d'une façon qui ferait probablement mourir de rire un éleveur moderne de porcs.

Ainsi La lointaine limite de ma vallée fut clôturée et les porcs pouvaient errer tout seuls à la recherche de nourriture, des racines et des fruits tombés à terre. Une fois par jour seulement, un de mes ouvriers tahitiens les appelaient au rassemblement en soufflant un air strident avec une conque, et ils accourraient pour être nourris avec des mangues, papayes, du uru (fruit de l'arbre à pain) ou autres produits de la vallée.

L'endurance physique d'un homme blanc est diminuée sous le climat tropical. Au bout d'un certain temps, j'étais épuisé et j'ai été forcé de renoncer à travailler physiquement moi-même. Mes glandes lymphatiques étaient constamment enflammées, je souffrais d'une série d'infections douloureuses, je commençais même à ressentir les premiers symptômes du mariri (elephantiasisme). J'ai donc confié mes porcs aux soins d'un couple tahitien sur la base du 50-50, un arrangement très commun à Tahiti. Je fournissais les cochons, la terre et l'alimentation et eux faisaient le travail. Hélas, vite les porcs sont devenus de plus en plus maigres et j'ai dû vite tous les vendre avant qu'ils ne deviennent des squelettes.

À cette époque, ma vallée enchantée avait perdu pour moi beaucoup de son charme, j'avais le sentiment que son immensité m'étranglait, que la brousse se refermait tout le temps sur moi, m'engloutissait. Mes affaires n'étaient vraiment pas brillantes, lorsque j'ai entendu parler d'un troupeau de bétail qui était à vendre. J'ai investi tout ce qui restait de notre argent en achetant deux douzaines de vaches âgées, mais visiblement enceintes. Il n'y avait pratiquement pas de réel pâturage dans la vallée, mais d'une façon ou d'une autre les vaches ont semblé être contentes avec n'importe quelle feuille ou buisson qu'elles avaient à manger. Elles ont non seulement survécu, mais peu de temps plus tard, elles avaient toutes donné des veaux.

Encouragé, j'ai acheté quelques têtes de bétail en plus, mais cette fois encore, la chance m'a abandonné. Les nouvelles vaches ont apporté la fièvre texane si redoutée et ont contaminé mon vieux troupeau. Il n'y avait alors aucun véritable vétérinaire sur l'île et, suivant des conseils dans le désespoir, j'ai essayé moi-même de sauver les vaches malades en leur donnant des injections intraveineuses. Mieux vaut taire ce qui est arrivé lorsque, pour la première fois dans ma vie, j'ai utilisé une grande seringue pour l'injecter à une vache récalcitrante. Je pense que j'ai bien plus souffert que la vache. Ainsi j'ai perdu plusieurs bêtes et, les pieds tremblants, j'arpentais ma vallée à la recherche des vaches mortes, guidé par leur terrible puanteur. Et pour encore mieux agrémenter mes jours de « grand éleveur », je me demandais si mon taureau ne me considérait pas comme une femelle de son troupeau ; il me regardait d'une manière si bizarre╔

Heureusement Ripo, ma vahine, ma petite amie Tahitienne, avait une façon moins pessimiste pour analyser la tournure des choses, une suite d'échecs en réalité. Elle m'expliquait que, de toute manières, j'avais bien trop de vaches et que celles-ci l'effrayaient quand elle traversait la vallée pour aller pêcher des chevrettes dans la rivière.

Ripo avait alors à peine quinze ans. Elle était venue vivre avec moi dès le début ; je l'avais remarquée parmi les femmes qui arrachaient les mauvaises herbes dans la vanillière et elle avait aussi l'habitude de se joindre aux habitants qui partaient loin dans la vallée pour cueillir le café. C'est là qu'elle s'est moquée de mes efforts maladroits pour porter juste un sac de café ! Elle le porta donc elle-même sur de longues distances, tout à fait à l'aise marchant pieds nus le long d'un sentier fait de pierres et cailloux. Elle avait de longs cheveux, brillants et noirs et, comme les autres, elle ornait sa tête d'une couronne de belles fougères ; pas pour la coquetterie mais comme protection du soleil. J'ai alors pensé qu'elle était bien la chose la plus belle que j'avais jamais vue. Elle a donc emménagé.

Après, je l'ai attrapée à plusieurs reprises alors qu'elle essayait de manger la pâte dentifrice. Aussi, je pouvais acheter n'importe quelle quantité de robes, presque toutes disparaissaient mystérieusement, en réalité partagées par les autres membres féminins de sa famille. Ripo était vite devenue un lien indispensable avec mes voisins et elle m'a surtout aidé à mieux comprendre leurs us et coutumes, souvent si incompréhensibles. Elle faisait la cuisine, lavait le linge et était infatigable à la pêche, mais elle avait les idées confuses pour ce qui concernait les questions d'argent. Ainsi, après un certain temps, je m'étais plaint de la baisse de nos fonds. Elle avait juste rigolé et m'avait demandé pourquoi je n'allais pas à la banque. Dans son esprit innocent, elle pensait que tous les étrangers avaient accès à des sommes illimitées d'argent, lesquelles pouvaient être obtenues sur simple demande à la banque.

Lorsque la guerre mondiale [1939] a éclaté, j'étais vraiment découragé et fatigué de ma vallée qui, malgré le bétail, donnait de bien pauvres résultats. Je décidais de me débarrasser de tout mon troupeau, surtout que j'avais une occasion de louer la terre à un Chinois qui voulait y planter du tabac. Là, pour la première fois, ma propriété m'a procuré un revenu pour lequel je n'ai pas été obligé de transpirer ou de m'inquiéter.

Bien que j'avais échoué comme planteur tropical, au moins j'avais acquis l'expérience de la vie à Tahiti et, encore plus important, j'avais appris comment utiliser des outils. Ainsi, je fus capable de me construire une belle maison sur la plage, maison dont Ripo et moi étions très fiers. C'était un mélange de béton, de troncs de cocotiers et de bambou, avec du niau ( feuilles de cocotier tressées) pour le toit, un fare très « style local ».

Un jour j'eu la visite d'un homme d'affaires suédois qui vivait au Japon où il avait fait fortune. Il avait été très impressionné par ma maison. Comme tant d'autres, il était tombé amoureux de Tahiti et avait, lui aussi, acheté une grande propriété. Il a proposé que je m'en occupe pendant qu'il retournait au Japon pour y liquider ses affaires. Je devais m'occuper de la construction d'une route menant jusqu'à une colline où il voulait ériger quelques bungalows avec vue sur le lagon. J'ai accepté volontiers, ne sachant alors pas dans quel pétrin je me plongeais.

La guerre avait débuté en Europe et ma correspondance était interceptée par les autorités militaires . Celles-ci étaient intriguées par les plans détaillés, montrant la hauteur exacte des collines, que j'avais envoyés au Suédois à Tokyo. Sur un des plans j'avais dessiné un petit ballon pour indiquer l'endroit que je proposais comme emplacement pour le bungalow du propriétaire. Ceci, bien évidemment, a été interprété par les « experts » militaires et paranoïaques de Papeete comme l'indication d'une zone de parachutage pour des troupes japonaises. J'ai ainsi promptement été arrêté et jeté en prison.

Si je souris aujourd'hui en me rappelant ces événements, je ne les avais certainement pas acceptés si joyeusement lorsqu'ils eurent lieu. Tahiti avait juste rejoint la France Libre et à cette époque, beaucoup de personnes restées fidèles au gouvernement de Pétain, les « légitimistes », étaient aussi arrêtées, ce qui fit que la prison était pleine. Un des hôtels de Papeete, généralement utilisé pour des rencontres amoureuses avant la guerre, avait été réquisitionné pour être utilisé comme prison annexe, et c'est dans cet établissement que j'ai été interné.

Quelques jours plus tard, Ripo est venue me visiter avec un paquet de vêtements propres. Le soldat tahitien de garde a résolument dirigé sa baïonnette vers son bel estomac. Mais Ripo était une fille courageuse. Elle a jeté le paquet de linge par terre, pris une pose provocante en écartant les jambes et en posant ses mains sur ses hanches, puis se mit à gronder et insulter le pauvre soldat en tahitien, le couvrant d'insultes heureusement intraduisibles car parfaitement impubliables dans ce magazine. Lorsque j'ai observé la scène depuis une fenêtre du premier étage, j'ai vraiment frissonné. Mais j'ai obtenu mes vêtements.

Les dix jours dans cet hôtel furent inoubliables : je passais la plupart du temps à jouer au poker avec certains des notables les plus respectés de Tahiti.

J'ai finalement été informé que je devais être exilé sur l'île de Bora Bora. On m'a donné trois jours pour me préparer à ce départ et un jeune soldat tahitien a reçu l'ordre de me suivre partout dans Papeete, de ne pas me lâcher. Un après-midi, je lui ai donné un peu d'argent pour qu'il fasse un achat. Il est parti╔ et a disparu ! Il m'a fallu une heure de frénétique et intensive recherche avant que je ne le découvre dans un magasin chinois en train de tranquillement boire de la bière avec quelques amis à lui.

Un soir donc, nous étions environ une demi-douzaine, dont mon père âgé, à monter à bord de la belle goélette Moana assignée pour nous transporter à Bora Bora. Bien entendu, Ripo était aussi du voyage. J'ai fait de mon mieux pour exhiber une triste mine et ainsi tenter de ressembler à un dangereux espion, mais il était bien difficile de maintenir une telle expression à cause de tous les rires et plaisanteries de nos amis qui étaient venus nous embrasser et nous couronner avec des guirlandes de ces fleurs qui sentent si bon.

Une fois arrivé à Bora Bora, après que l'amertume d'avoir été exilé se fut évaporée, nous avons découvert le charme de cette petite île, avec son grand lagon, une des plus belles de la Polynésie. Les autochtones étaient gentils et s'occupaient bien de nous. Pour les habitants des petites îles isolées, les étrangers représentaient une distraction de leur vie monotone et un peu d'argent supplémentaire. Ils nous avaient construit le plus agréable des petits fare et nous leur achetions leurs poissons, ¤ufs et poulets avec le peu d'argent que nous avions. Ripo allait pêcher presque tous les jours et adorait la vie sur cette île. Souvent nous allions naviguer sur les grandes et rapides pirogues à voile. De mon côté, j'avais enfin le temps pour reprendre mon ancienne querelle avec les arts et ainsi j'ai recommencé à peindre.

Tous les exilés l'ont dit, l'exil à Bora Bora se révéla vraiment comme être en vacances, et pour moi ce fut le plus heureux moment que j'ai vécu dans les Mers du Sud. Six mois plus tard [début 1942], nous nous étions tellement habitués à cette tranquillité que lorsque l'ordre de retourner à Tahiti était arrivé, nous avons expédié une lettre collective au gouverneur lui demandant de prolonger notre exil sur l'île. Hélas, on nous refusa cela : les Etats-Unis étaient entrés en guerre et des troupes américaines avaient été mises en route pour transformer Bora Bora en base militaire. Mais mon séjour à Bora Bora s'est avéré être le tournant de ma vie dans le Pacifique Sud.

De retour à Tahiti, que Papeete nous a semblé une grande ville ! Et la petite ville se donnait un grand mal pour se comporter comme une ville « en guerre ». La vie sociale avait pratiquement disparu, les magasins étaient à peu près vides et les pannes d'électricité courantes, des barbelés avaient été posés aux points « stratégiques » et les rues étaient grouillantes d'hommes en uniformes.

Encore une fois il m'a alors fallu faire face à l'éternel problème du « comment gagner ma vie ». Ma propriété était louée et, de toutes façons, j'avais eu ma dose d'agriculture. Peindre des tableaux était hors de la question car personne ne les achèterait.

Depuis longtemps les pareu polynésiens, ces cotonnades imprimées de fleurs stylisées aux couleurs gaies, me fascinaient. Ils font partie intégrante de la manière de vivre des Tahitiens et il serait difficile de les imaginer sans ces pagnes. Comme la guerre avait arrêté l'importation de tissus, j'ai donc décidé de me lancer dans la fabrication de pareu. J'ai acheté du tissu de coton au marché noir, même une fois une cargaison entière de draps de lit double que j'ai ensuite coupés en deux. Les dessins étaient imprimés à la main et ce travail n'offraient aucun problème, mais la difficulté était d'obtenir de la teinture, impossible d'importer en raison des priorités de guerre. Après beaucoup d'expérimentations fiévreuses, j'ai constaté que je pouvais employer les teintures végétales fabriquées localement par les Tahitiens pour la coloration des more des groupes de danse. Mais il fallait s'assurer que ces teintures ne se décolorent pas au lavage. Je n'oublierai jamais comment Ripo et moi avons trempé et lavé mes premiers pareu dans la rivière près de notre maison. Ces pareu furent vendus aux prix fort pendant une longue période, jusqu'à ce que des tissus teints industriellement furent de nouveau disponibles, me forçant alors d'arrêter ce commerce.

Est alors venu la période de la nacre. Tout a commencé sur Motu Uta, un petit îlot au milieu du lagon devant Papeete, où les Allemands qui vivaient à Tahiti en 1939 étaient depuis tenus « prisonniers ». Pour passer leur temps, ils ont commencé à graver quelques nacres avec des motifs polynésiens, surtout destinées pour le commerce de souvenirs. Il y avait même parmi ces Allemands un véritable artiste qui a gravé des objets magnifiques.

Cette nouvelle activité d'artisanat à Tahiti s'est très vite développée pendant la guerre et même après. Beaucoup de la production était vendue localement, mais bientôt des quantités considérables étaient exportées vers Bora Bora, la Nouvelle-Calédonie et même Hawaii où des milliers de soldats américains les achetaient comme souvenirs de Polynésie. Bientôt, à Tahiti, des centaines de petits ateliers se montèrent, certaines boutiques chinoises en faisant même leur spécialité.

Inévitablement, je me suis lancé dans ce travail, le détestant d'abord, puis incapable de résister parce qu'il m'a fait gagner pas mal d'argent. Lorsqu'enfin la guerre a touché à sa fin [sept.1945], les exportations ont diminué, mais il se créa un marché pour un travail plus artistique qui se vendait à bon prix. En fin de compte, c'est ce qui m'a permis de consacrer plus de temps à la peinture qui, après tout, est supposée être mon destin dans la vie. Grâce à l'aide aimable de quelques bons amis qui m'ont envoyé de Suède du matériel de peinture, j'étais finalement été capable de faire une exposition de mon travail. L'exposition [de 1955] fut un grand succès.

Enfin j'avais un succès !

Pierre HEYMAN
Traduction : A.d.P.

Merci à Bob Dixon et à feu son magazine "Reef".

 

Pierre Heyman 1908-1982

Pierre Heyman, de nationalité suédoise, est né en 1908 à Paris où son père était un commerçant plus intéressé par la littérature que par le négoce. Pierre Heyman fait ses études de peinture en 1926-1927, principalement à l'atelier d'André Lhote. A la suite du krach de 1929, M. Heyman vient s'installer avec son fils Pierre à Tahiti en juillet 1934. Il achète une vallée dans le district de Papara et tente d'y faire de l'élevage de bétail et différentes cultures. Le père et le fils sont « internés » au début de la Seconde Guerre mondiale, d'abord à Papeete puis à Bora Bora jusqu'à l'arrivée des troupes américaines dans cette île. Après la mort de son père, en 1947, Pierre Heyman s'installe à Pirae et continue d'y faire de la peinture. Papeete verra une seule exposition de lui avec 100 gouaches à l'Hôtel Les Tropiques en 1955. Il expose à Göteborg en 1956.

Très exigeant pour son art et à la recherche inquiète d'une perfection qu'il juge très rarement atteinte, Heyman, qui peint « juste et sincère », est un artiste « peu productif ». On lui doit également des travaux sur nacre d'une ligne très pure, ainsi que des camées d'une grande justesse d'expression. La résidence du gouverneur possédait une toile de lui, « La pirogue brisée ». Il a décoré la petite église catholique de la baie de Cook de Moorea d'une "Fuite en Egypte" tahitienne qui ennoblit cet édifice et a fait le sujet d'un timbre en 1971. On lui doit également la décoration des portes de l'église de Taravao et une statue de sainte Anne qui orne la façade de la chapelle catholique de Papenoo. Il a exécuté quelques gravures sur bois et illustré des livres d'enfants écrits en suédois par son ami Bengt Danielsson, "Villervalle dans les Mers du Sud" et "Aventures de Villervalle en Australie", lesquels ont été traduits dans différentes langues. On retrouve sa signature sous de nombreux dessins ou il silhouette des scènes de la vie tahitienne d'une encre pleine d'humour. Une grande fresque de lui qui se trouvait à l'aéroport de Tahiti - Faa'a a été détruite dans l'indifférence lors de travaux de rénovations vers 1990.

En 1969 toutes ses toiles, représentant plus de 10 années de travail, furent détruites dans la galerie Matamua, où il exposait. pour la première fois depuis 1958, lors de l'incendie du Fare Tony . Après son mariage en 1977 à Tahiti avec une riche Américaine qui buvait autant que lui, il décède en 1982 à San Jose, en Californie. L'incendie ainsi qu'une productivité assez maigre explique la raison pour laquelle les toiles, aquarelles et croquis de Pierre Heyman sont devenues très, très rares à Tahiti ou ailleurs.

A.d.P.

(avec l'aide du "Tahitiens" de O'Reilly)