Moorea, le 6 juin 1997

LETTRE OUVERTE à M. Jean-Marie CAVADA,

Président directeur général de la société nationale de radio-télévision française d'outre-Mer (RFO)

5, av. du Recteur Poincarré, 75790 PARIS CEDEX 16

Monsieur le Président Directeur général,

Bientôt vous visiterez nos belles îles pour y inaugurer une superbe station ultra moderne. Nous nous en réjouissons tous et vous en félicitons. Ensuite il vous restera à définir si ce bâtiment sera la maison de toute une population ou l'antenne de propagande d'une tendance politique.

En effet, permettez-moi de vous entretenir d'un problème qui me semble grave. Il s'agit de la pluralité de l'information sur les antennes de votre station RFO de Tahiti.

Depuis plus de 25 ans et aujourd'hui encore, RFO télévision est la seule source d'information télévisée en Polynésie française, une situation de monopole équivalente à celle qu'avait l'ORTF en France du temps du général de Gaulle. Son impact est donc immense dans notre société îlienne à la tradition orale. Les programmes sont de qualité, surtout si l'on fait partie des 70% des téléspectateurs qui reçoivent la seconde chaîne. Les hommes et les femmes qui animent cette antenne sont des professionnels qui, pour la plupart comprennent le contexte culturel spécifique de Tahiti et avaient, depuis ses débuts, fait de RFO une télévision agréable, "complice" de la population tahitienne.

Hélas, depuis deux ans, bien des choses ont changé. D'une station "de service public", RFO Tahiti est devenu ce que beaucoup considèrent comme une station "au service d'un homme public", c'est-à-dire le président du gouvernement et son parti. En effet, depuis l'élection du Président Chirac, « une grande famille » s'est créée dans le monde des médias de Tahiti, cette "famille" étant la rédaction de RFO, le service de presse de la Présidence de Tahiti et les deux quotidiens de la place, propriété du groupe Hersant.

Aussi notre magazine "Tahiti-Pacifique", mensuel et troisième presse d'information de Tahiti, est interdit d'antenne RFO, radio comme télé, depuis octobre 1995 suite à un ordre donné en réunion de rédaction. Ainsi de nombreux scoops, tel ce premier sondage sur l'indépendance, jamais mené sous la supervision de la SOFRES, ont été "boycottés" par RFO, alors que le moindre encart publicitaire de la presse Hersant est élogieusement présenté au journal télévisé. Notre crime, semble-t-il, serait de publier des analyses politiques et économiques, toujours vérifiées mais non conformes à la "politique officielle".

De bonne tenue, respecté et politiquement neutre, souvent choisi par les universitaires pour sa grande diffusion internationale, "Tahiti-Pacifique" n'essaie que de faire honnêtement son métier d'information. Déjà, auparavant et pendant deux ans, nous avions été ignorés par la revue de presse sur radio RFO-Tahiti, mais cela nous était encore compréhensible puisque la personne en charge de cette rubrique n'était autre que l'épouse du directeur du groupe Hersant à Tahiti.

On tentera de vous expliquer -c'est là aussi l'excuse standard pour censurer des syndicats- que nous avons écrit « des propos désobligeants à l'égard de nos confrères de RFO » et d'autres médisances, mais on sera incapable d'en produire un seul, car nous n'en avons jamais tenus, à moins que dénoncer une censure flagrante ne soit « désobligeant ».

Vous devez penser, Monsieur le Président, que j'exagère en dénonçant la soumission d'une station de service public à un groupe politique. Hélas non. Tout résident de Tahiti de bonne foi vous la confirmera et la censure de notre journal est bien réelle, comme le fut celle d'autres journaux "non légitimistes", disparus depuis. Même le Tribunal administratif de Papeete condamne ces agissements dans son jugement du 25 mars 1997, lequel annule partiellement les élections territoriales de 1996 : « dans les journaux radio de la société RADIO FRANCE OUTREMER portant sur les quatre premiers mois de l'année 1996, le temps de parole attribué, dans les journaux radiodiffusés de cette société, au gouvernement sortant ainsi qu'à la majori té politique le soutenant a été largement supérieur, dans un rapport de un à cinq, à celui dont ont bénéficié les partis d'opposition, en particulier au cours du mois précédant le scrutin. »

Cette même censure de l'information est aussi à l'origine de la première manifestation publique jamais tenue contre RFO à Tahiti, le 18 avril : suite aux refus répétés de la rédaction de RFO de couvrir les conférences de presse données par le syndicat OTAHI pour expliquer les raisons de sa grève au service des Domaines, alors que le ministre concerné y présentait amplement et quotidiennement son point de vue, les grévistes durent organiser un bruyant "sit-in" devant le bâtiment de RFO pour réclamer leur droit de parole, avant que celui-ci ne leur fut brièvement accordé.

RFO Paris étant abonné à notre magazine, il vous est possible de consulter nos articles dénonçant ces continuelles censures, même d'émissions nationales telle que Géopolis lorsque celle-ci présente une image non favorable du président de Tahiti.

Admirateur de votre équité et de votre courage lors de vos émissions, je ne puis qu'espérer que votre lointaine station de Tahiti retrouvera une pluralité de l'information plus en harmonie avec son cahier des charges.

Je vous prie d'agréer, Monsieur le Président, l'expression de ma très haute considération.

Alex W. du PREL Directeur de la publication

C.C. :

M. Jean-Jacques QUEYRANNE, secrétaire d'Etat à l'outre-Mer.

M. le Haut-commissaire de la République en Polynésie française

M. Claude RUBEN, Directeur régional, RFO Tahiti.

Retour "articles majeurs"