Tahiti-Pacifique magazine n° 45, janvier 1995

L'apprenti

Une odyssée en Polynésie

Par Marc LIBLIN

 Tout à fait au Sud de la Polynésie orientale, au-delà du tropique du Capricorne, émerge solitaire et superbe une île, un rocher plein de mystères : Rapa-Iti, une terre à ne pas confondre avec sa grande et lointaine soeur Rapa-Nui, l'île de Pâques célèbre pour ses Moal et son homme oiseau. Or le mystère et les liens entre les deux Rapa sont denses, comme vous le lirez. L'an passé, nous avons enfin pu faire le voyage à Rapa. Nous y avons rencontré un homme hors du commun, Marc Liblin, totalement immerge depuis 12 ans dans l'univers des vivants et des ombres polynésiennes de Rapa. Très rares de nos jours, même si l'on voyage beaucoup, sont les rencontres avec un personnage différent, cultivé et exceptionnel. Marc Liblin est un de ceux là et non seulement nous a-t-il offert son amitié, mais il a aussi accepté de partager ses pensées et ses recherches avec nos lecteurs. Comme vous le découvrirez, il va vous plonger dans un monde que l'on croyait disparu à jamais et il faut lire ses écrits avec réflexion et discernement, car chaque mot est pesé et parfois porteur d'un message. Ce document exceptionnel compte parmi les fouillés que nous ayons jamais publié. Les connaisseurs et spécialistes de la Polynésie sauront apprécier.

 A.d.P.

 

 

En 1982, Teraimaeva ("Bienvenue au Ciel") Make, était grabataire depuis deux ans...

Paralysé, il regardait son ciel, droit devant... Sa fille amena l'étranger à lui, celui qui avait fait 18.000 kilomètres pour cette seule rencontre.., et lui proposer d'être le serviteur de son corps tandis qu'ils communieront dans sa propre vision du Monde !

L'étranger avait la chance de savoir que des trois derniers grands "Connaissants" de Papa, Teraimaeva restait seul à survivre encore,.., qu'il avait la maîtrise des pratiques qui le marginalisaient désormais dans sa propre civilisation! Il venait le voir, passant le désert des eaux, comme il serait venu trouver un Jétro, pour reconnaître en cet Homme des oasiqu'à travers la magie peut-être blanche de leurs connaiiu-e, il y avait du bleu !

Leur première confrontation fut heureuse et sérieuse: à chacun de ses énoncés des constats faits en métropole dans un laboratoire lourd de recherche, le vieux donnait le constat correct des événements qui suivraient! Leurs expériences étaient compatibles comme des liens suffisamment répétitifs, et cela les ouvraient l'un à l'autre... Son espoir devint immense, de comprendre qu'ils étaient plusnombreux qu'il ne le pensait stir l'île d'une civilisation différente, mais réellement vivante à travers lui. Des côtés de sa fille, qui les arbitrait, reprenant ou donnant la Parole à l'un ou à l'autre, ils vivaient une proximité finale, l'un parti de l'Orient, l'autre de l'Occident.

Tout fut bien autrement dès sa proposition d'être son Serviteur, son Apprenti!.

Le vieux opposa un refus net,.., catégorique..., par lequel il voulait condamner définitivement la somme des connaissances qu'il véhiculait à disparaître avec lui seul, et l'étranger en fut mar que profondément! Pas spécialement à cause d'un rejet premier, qui pouvait finalement s'associer au dépassement de ceux qui vivent dans un monde en plein bouleversement, soumis aux fourches caudines d'éléments trop puissants vernis de l'extérieur et veulent occulter leur propre univers... Mais surtout à cause de l'aspect suicidaire intellectuel et culturel que cela représentait, à un niveau inhabituel de spiritualité!

Le 1er juillet 1982 Teraimaeva, dont l'état de santé restait stationnaire, le convoqua avec ses fils et beau-fils présents sur l'île : il voulait marquer son départ... prévu à cinq heures du soir,,.. Ils étaient conviés à sa joie ! Ce prétexte sembla trop surréaliste pour que l'étranger ne le considère pas comme simple occasion de boire un bon coup. D'ailleurs, toutes les filles réunies de Teraimaeva qui restaient ensemble, à l'écart comme bien entendu, les entouraient d'une attention éloignée mais constante. Elles leur apportaient bières sur bières, et il ne tarda pas à développer devant les statures figées et tristes des Enfants présents, un enthousiasme que l'alcool aida beaucoup.

Teraimaeva, serein, semblait goûter à la situation, à ce décalage, avec un bonheur tendre et malicieux. Cela conforta l'étranger dans l'ignorance du moment, dans sa grande naiveté!... A cinq heures de l'après-midi, le dernier patriarche ds Make (1) mourut, pressé dans l'étau des bras de tous les siens, contenu dans le corps chaud des larmes de tout un village qui avait envahi la chambre de son passage. Et lui, "l'averti", arriva en retard à ce premier vrai rendez-vous donné par l'Homme qu'il voulait pour Maître...

Il n'avait pas vu le message trop clair, si transparent... Il était resté sourd au silence subit des rues, qui l'avait appelé pour une seconde fois!...

Dès cet instant, l'étranger a commencé à percevoir un dialogue particulier, formel et conscient, en cette communauté de Rapa... d'où son Maître disparaissant, -enfin déclaré-, l'accompagnait sans qu'il ait à s'occuper d'autre corporalité que de celle de l'Esprit qui vivait parmi tant d'autres, lui et l'autre.

 

Dimension surnaturelle ? Ou entourage naturel de la queste des connaissances?

Mémoire vivante indépendante, capturée "à la Rapa", qui utiliserait tous passages, toutes portes, pour un decor transparent assemblant les repères de l'imaginaire ? Ou justification du monde lapidaire des Rapa qu'aucune production ou représentation artistique "ordinaire" n'encombre, ni sur les forts», ni à l'intérieur des constructions récentes?

 

Dans cet espace d'autant d'interrogations et de présences intemporelles, l'étranger a imaginé parfois l'image d'une société de différence, celle d'une identité remarquable hébergée par le ventre aqueux de l'île, contenue par les parois nues et tendues de lèvres de son cratère... Y aurait-il en cela, un "gisant", l'ancien "pare" des Rapa et de ceux de l'lle de Pâques, la conservation d'un "germe" qui n'a pu être détruit et reste localement proposé en sommeil?

 

Cette capacité de naissance, d'être en somme sans histoire achevée, placerait l'lle dans la position de réceptacle d'une historicité authentique, dont elle propagerait déjà une Parenté, "victime" ignorée d'un devenir offert à tous?

 

Alors, un "germe" pour l'avenir?

Il serait établi, et se conserverait en tant que tel !

 

En 1963, Alan Hanson, un ethnologue américain de réputation internationale, auteur du premier livre reconnu traitant de Rapa, fut étonné del'invariance et de la préservation apparente des bases de la société de Rapa. Des brisures importantes et les bouleversements connus à cet endroit, au dernier siècle puis au début de celui-ci, permettaient en effet d'envisager des mutations plus significatives que celles dont il reste aujourd'hui de faibles traces. L'objection toujours possible d'un résultat du grand isolement de l'île, qui laisse le temps des assimilations, peut en partie expliquer cet étrange constat... Mais pas dans tous les cas, et surtout pas dès lors que cet isolement peut produire son effet universel... Par exemple, quand il s'agit d'impacts humains plus que sérieux, sur un rocher d'accueil où la population indigène se trouve subitement mise en quasi position de minorité, et, qu'enfermée dans son milieu, elle subit longuement!

Si, là, se voyait, demeurait le "germe" ? . . . pourquoi pas?

D' une semblable évidence, le vieux Teraimaeva aurait conçu la sensation puis la pratique d'un savoir présent, adapté, capable de valider un message né d'une destruction consciente.., qu'il aurait su formellement fausse et positivement intégrée, reprise à travers des lieux-temps "énergétiques", des résurgences fractales prévisibles, quantiques!...

 

L'étranger n'avait-il pas rencontré cela dans son interprétation personnelle du "temps du futur", ... si particulière face aux extrapolations et prospectives des logiciens?...

 

 

1984, 1985, 1987... L'étranger recherche activement et avec dc grandes difficultés, -car Rapa, c'est loin-, les contacts extérieurs encore vivants que Teraimaeva rencontrait fréquemment au temps d'activités.., d'études, n'avait-on pas dit!... A Rapa, rien! Comme l'alchimiste, l'Homme restait discret.., et ça plaisait à tous ceux, très nombreux, qui envisageaient des jouissances tout aussi continues, mais moins difficiles et plus corporelles. Pourquoi s'enlbarrasser d'apprendre, Teraimacva le faisait pour eux. Il était l'expression reconnue d'une Mémoire qu'on pouvait consulter aux mements opportuns! Un tel héritage, si cher à quelques uns seulement, c'est à l'extérieur qu'il se devait de le retrouver, non plus à l'intérieur...

Heureuses coincidences et concordances,il réussit à situer fortuitement des Hommes, dont l'un presque centenaire, visités systématiquement par Teraimaeva lors de ses déplacements.

 

Hors de l'île,l'étranger reprend donc le même pèlerinage avec pour bâton, le souvenir d'un Patriarche... Trois sages rencontrés, chacun à des années d'intervalle... Ils semblaient tout à la fois (les chênes et des druides! Ils ont bu ensemble... Les deux seules tilles de Teraimaeva, Meretuini et Ma, le présentaient dans leur langue, vivant intensément par cet accompagnement la réincorporation de leur Père.

 

Aux deux dernières ren contres, ils furent identiquement accueillis sous un préalable unique: Je ne dois rien nous cacher. Teraimaeva m'avait prévenu . Avec la répétition, cela lui parut surprenant!

 

En 1987, sur l'île de Ta hiti, à la troisième rencontre, -la plus significative, car elle devait leur dévoiler le "chaînon manquant"-, Ma se leva en début de réunion: elle brûlait toute politesse à Jorge, l'Ancien des Make de Rapa-Nui, l'île de Pâques, qui se déplaçait jusqu'à eux ! Cette fois l'assistance était d'importance. Les deux blanches d'un même tronc familial pascuan s'unissaient enfin. Elles emmêlaient l'herbe d'une Parole identique, elles bruissaient (l'un Ver commun qui leur était rendu. Les enfants des générations courraient dans leurs jambes, on se bousculait comme à a kermesse. Ce n'était plus l'affaire seule des Connaissants: jusque I. ils n'avaient agi que parcellairement, souvent sous le manteau, dans des séquences à l'image de leurs "puka tupuna" (livres des an('cires). Du jamais vu... Pour le ramage des Make de Rapa-Iti, l'ami) lance de retrouvailles inespérées -(près le désert d'un exil de 156 ins, ... un début de départ vers l"Hawaiki",... la continuation du voyage non achevé de leur Tradition,.., ce voyage dont certains parlaient de renouveler tout de suite l'escale ancienne en l'île de Pâques, déjà porteuse du nom symbole des grands retours,

Et Ma se tourna vers lui:

- Avant sa mort, mon Père me prit à l'écart. Il m'annonça ton obstination, l'orientation exacte de tes recherches dans le futur. tes étapes, tes découvertes, leur aboutissement en cette année et dans cette réunion. Il ne t'a rien dit, il m'a imposé un même silence, la même absence totale d'intervention parce qu'il te savait à cette réunion, notre réunion faite près de toi, au bout de ton chemin. Aujourd'hui, tout est accompli ainsi qu'il l'a dit: mon Père est formellement présent!

Son étonnement d'alors se comprend!

Il y avait là plus qu'une manipulation posthume dans ces mots d'une prédiction, par essence aléatoire, qui s'associaient à de trop nombreux faits devenus exacts et coordonnés sur cinq ans. L'étranger ressentait une intégration, une exploitation "structurée" du temps,... un rendezvous du vivant signifiant le dépassement de l'exercice de l'intuition, l'utilisation positive d'une autre psychologie dans la prospective .... d'une Connaissance!

Jorge récita enfin les généalogies Make de l'île de Pâques qui menaient à l'esclavage.(2)

 

L'étranger prit la suite pour la période de l'exil et du retour arrêté, sur l'ancienne terre d'Oraparapa, devenue Rapa-Iti, là où l"Aka-rotigo des yeux qui regardaient le ciel" survivait des profondeurs de l'Age jusqu'en Teraimaeva,... partant (le l'Ancêtre du "mauvais voyage' "Tereino" - Kinitino Make".

 Grande était sa joie d'un tel accomplissement!

Mais une' fois de retour sur Rapa, succéda le choc dur de l'isolement inatten du...

Il était l'Autre!... Des evidences sur le terrain ne cessaient de lui apparaître, de s'imposer, de renforcer en moi un façonnage de différences intégrées, adaptées. C'était comme une flagrante partition, celle qu'a toujours affichée localement, même à son insu et à son détriment, la grande famille Make. Plus il s'attachait à la proximité d'une Tradition vivante, visible à ses nouveaux yeux, tactile à ses nouvelles mains, et plus il était sensible à un "écart", plus il était difficilement compris, récusé dans les avantages de l'acculturation... ou consulté... pour apprendre trop facilement ce qui ne servirait qu'à du folklore.

Qu'y avait-il à communiquer ?...

Des paroles, des savoirs de Sages tous disparus entre-temps... des connaissances confiées à un étranger!... Il lui aurait fallu apporter plus que des preuves pour faire accepter ses dires et lui avec,.., et il n'avait plus que la mort des Autres à prouver!

 

Etranger, il l'était tout d'abord dans ma première relation avec ses semblables: Popa'a (étrangers), il s"appliquait à "ne pas comprendre" le reo Tahiti (le tahitien) qui modifie une langue de Rapa trop dégradée, tentant de conserver sans interférer des résonances plus essentielles qui demeuraient son seul accès possible à la mémoire du grand voyage "Ma'ake" et des Ancêtres des Rapa !

 

S'il était resté des vieillards sur l'île,il aurait pu parler.., dans l'autre langue qui leur aurait convenu comme une poésie des origines à la fin de la Vie ! Mais ils n'étaient plus ici, fauchés par les épidémies des années 50 - 60, ou partis mourir d'usure à Tahiti, via l'ex chantier [phosphates]  de Makatea... Alors, l'étranger a été seul... tristement seul... tout jeune de vieux Sages disparus dont il vivait les expériences passées sans autre avenir que lui-même !

 

Ces jours ci, il a rejoint la conscience de Rapa de Teraimaeva, conscience en quelque sorte sublimée par son isolement et la communion que les lie tous deux à la terre. Il n'est pas seulement question de "projections": les jalons des découvertes tangibles réalisées défient cet aspect psychologique... intervenant.., désormais après coup!... Les découvertes ne me modélisent plus...

 

Voilà qu'à Rapa, il "sait que savoir" n'est rien d'autre qu'un dépouillement, une plénitude intime où rien ne vous appartient, tandis que tout devient Communauté hors du temps...

Le vieux Teraimaeva parcourait de ses gestes cette libre dimension, si ponctuée, si réelle .

Il est parti... il lui a laissé dans sa mémoire. l'héritage de l'Etranger de retour...

Et, destin irrationnel de sa rationalité à lui, depuis douze ans l'étranger amasse à ce titre, en partant d'indices cités auxquels le vieux l'a ouvert, quantité de notes de papiers originaux, d'éléments bibliographiques non cités qui peuvent soutenir des thèses de Popa'a.

Sa propre réinsertion pourrait être à ce prix .... à condition que "rapaniser" soit admis !

Mais, le destin est intriguant quand il s'allie au dernier des "Make-Ma'ake"!...

 

Depuis plusieurs mois déjà, l'étranger considère la première et dernière attitude de Teraimaeva contre laquelle il se fut insurgé, totalement censée, logique: Il faut détruire, faire disparaître de sa propre volonté tout ce qui ne peut être compris sans l'Homme et un chemin... du milieu, du centre de celui-ci.

L'étranger a donc décidé l'autodafé: il correspond à cette éviclence!...

Et pour celui-ci, les circonstances sont favorables...

 

Il a aujourd'hui l'excuse d'épreuves qui, au bout de douze années d'altruisme inconscient et peut-être courageux, justifieraient visiblement auprès des Rapa leur compréhension d'une soustraction qui les concerne tous.

 

Puisque ensemble ils raisonnent sur le même mode, l'action spectaculaire, pour choquante qu'elle soit, s'oubliera vite dans la forme! Mais sur le fond, apparaîtra une terre brûlée afin que d'autres, peut-être tentés par l'épreuve d'une traversée, cherchent à retrouver un itinéraire avec eux seuls dans ce faux désert, le suivent et transmettent le renouvellement du voyage! J'ai confiance dans cet avenir là...

 

Maintenant, comme une Libération, l'étranger efface tout par le présent infini: là, seulement, demeure le futur du passé...

 Il lui restera la liberté d'être sage dans une oralité enfin parlante!

 Marc LIBLIN
Rapa, déc. 1994

 (1) Make, Ma'ake ou Moke, patronyme dune grande famille polynésienne de chefs que l'on retrouve aussi bien aux Marquises qu'à l'île de Pâques où le Dieu suprème s'appelle d'ailleurs Make Make.

(2) Rapa, comme l'île de Pâques aussi été la cible des "blackbirders" péruviens qui kidnapèrent au siècle dernier une grande partie de la population pour les utiliser comme esclaves dans les plantations et mines de guano d'Amérique du Sud. Rien que sur un chargement de 300 Rapa enlevés, seuls 11 rettournèrent après l'indignation internationale. Mais ces pauvres apportèrent une épidémie dans l'île qui tua plus de la moitié de la population restante.