Tahiti-Pacifique Magazine n° 47, mars 1995

L'indigène

 

par Marc LIBLIN

 

Voici une histoire invraisemblable. Ce qui est plus incroyable encore, c'est quelle est absolument véridique et vérifiée. Cartésiens, chagrins et dubitatifs, s'abstenir de lire. Aux autres, bienvenu à un monde fantastique...

 

Le 12 octobre 1994, arriva la frégate "Vendémiaire". A son ord, le haut-commissaire de la République, le commandant supérieur des forces armées en Polynésie française, des personnalités et... un hélicoptère. Tout, en vrac, tourna, bourdonna, s'ébruita à Rapa jusque dans la soirée avancée, autour d'un vin d'honneur qui prolongeait l'excitation du bruit.

 A cette nuitée, évitant la zone tranchée par les éclairages du festin, un indigène semblait hésiter, se perdre dans l'ombre comme l'animal qu'éloigneraient les feux de néolithiques pour la sécurité des Hommes. Pourquoi venait-il, puisque malgré ses fonctions sur l'île, il n'était plus l'invité aux réunions protocolaires? Peut-être espérait-il la hauteur d'un appel, le renouvellement d'un lien vital et domestique...

 On désigna l'indigène. De l'assemblée, un visiteur se détacha :

 - C'est lui, n'y va pas... tu perds ton temps, reste .... tu peux boire ici!' Mais l'homme était journaliste: il sortit de la lumière pour chercher des éclaircissements dans l'obscurité.

 Au contact qui se nouait, l'indigène ajouta spontanément un non veau recul au masque de la nuit dont il profitait déjà: il projeta sˆi surprise réelle d'être abordé, nom mément demandé.

 Qui avait parlé ? Où ? Des amis sincères, il en avait, mais ils étaient d'ordinaire discrets!

 Son interlocuteur passa outre. II voulait au moins l'échange ordinaire de leurs paroles.

 A l'idée du plaisir tiré de rares rencontres inhabituelles, l'autre fléchit bientôt, imposant cependant quelques conditions faciles:

- On va jusqu'à tai, au ventre du village, c'est le a'au qui hébergera la rencontre. «dit-il.

Seul réflexe de protection, ou besoin d'accueillir et de dire à travers ce qu'il y avait de plus authentique en lui, autour de lui ?

Le journaliste suivit. Ils franchissent la porte branlante d'une sorte de fare tutu très long, bas, comme accroupi sur la terre à côté du temple d'Haurei qui projetait en l'air sa reconstruction inachevée. La case était faite d'un assemblage hétéroclite de troncs d'arbres un peu tordus, fraîchement sciés, de tôles de récupération, de tonneaux découpés, des fils, de gargouilles qui pendaient. A l'intérieur: des feux, des eaux courantes comme des ruisseaux, une terre battue qui tenait la présence de toute une communauté disparate, au moins 100 personnes, houleuses de rires et de travail, affairées à se fixer ou graviter autour des nourritures de leur surabondance. Des tables et des bancs à l'image de ce partage! C'était la grande salle d'un château à la Rapa. Le plafond était bas, nuageux des fumées d'une bienvenue purifiante. Enfants à demi-endormis, agités dans des rêves béats, chiens roulés à terre, immobiles, tous demeuraient là comme les miettes excitées et ravies du bonheur de consommer cette communauté.

 Les deux hommes s'installèrent, les mamas les envahirent, les replacèrent, les disposèrent. Ils se découvrirent assis dans le mouvement qui les emportait et parlèrent, tandis qu'on se ne s'entendait plus parler! L'indigène exprimait la joie de son état, de cet état qui jaillissait là, tout autour jusqu'en lui. II devenait transparent dans le Nombre de son Unité.

 De ses poches, le visiteur tira un magnétophone, le posa entre eux deux, tapota, écoutant la santé de l'engin, vivant l'harmonie de minuscules rouages comme s'il consacrait l'outil par des gestes rituels. Mal à l'aise, l'autre regarda l'objet: il paraissait perdu, fragile devant cette mécanique de l'intermédiaire.

 Tu n'écris pas, sinon je pars!. réagit-il.

 

- 'Non, seulement je t'écouterais dans le calme. Avec du recul, ce que tu pourras me dire passera mieux, c'est tout.»

L'indigène, tranquillisé, se détendit; l'idée seule de la Parole échangée, partagée, semblait prévaloir en lui sur les fixités de l'Ecrit. l'enregistreur déroula enfin le temps de la rencontre et le moment précis, mesuré, de l'interrogation assembla les deux hommes.

Pour commencer, qui es-tu, réellement ? Tu t'acceptes indigène, et visiblement tu n'es pas d'ici, tu restes popa'a, un français de métropole»

A la question, l'indigène offrit sa spontéanité :

- La forme pourrait être trompeuse. Mais, devant ceux de l'extérieur et surtout les blancs, je je passe bien pour pour quelqu'un qui n'est pas spécialementdes leurs, un égaré… spécifique à Rapa. Littéralement, cela me confirme dans une position indigène dont je détiens beaucoup plus ainsi qu'un simple local!

Le journaliste s'étonna:

- Depuis quand es-tu ici?

- Depuis bientôt 13 ans, et en continu...

- Et tu n'es jamais reparti en métropole?

- Non...

Le journaliste s'agita. Il voulait cerner le personnage dans des dimensions formelles, plus communicables, et orienta ses questions.

- Tu ne dis pas comment on peut cri arriver là, rester si longtemps à Rapa ? ', insista-t-il.

- Très complexe, c'est toute une vie qui est enjeu. Indubitablement un idéal qu'on ose vivre, presque une infraction uniquement permise par la Tolérance des Rapa. Ce type de marginalisation. organisée tout de même, reste trop sensible et trop intime. Il faut l'accord du temps pour parler du chemin hers le temps .... et en plus, un Compagnon auquel transmettre, à condition que la cornpréhension d'une pensée à chevaucher tente celui-ci, qu'à l'intérieur des conflits et codes de l'ego, il perçoive la notion spirituelle d'un itinéraire où le façonnage civilisé de l'Etre ne sert plus que d'abri temporaire à toutes les transhumances formatives de l'Esprit.

Maintenant, il s'échauffait, le journaliste!

Et il exprima fort son désir de savoir enfin une forme, le pourquoi et les choses:

- Ça ne va pas! Tu bâtis tes réponses comme les plis d'un manteau ou les conséquences d'un nomadisme spirituel: elles cachent toutes la réalité, il en faut bien une pour vivre parmi les autres, arriver et rester ici, comme tu le fais...

- Cette insistance surprit l'indigène: Je décris un fait vivant, ça ne te suffit pas ? Mon aventure personnelle n'est que tribulations fallacieuses du passé, un Apprentissage rendu inutile dès qu'on sait savoir à la fois rien, à la fois 'tout". Ça n'est qu'une histoire qu'il a fallu reconnaître et suivre aveuglément pour s'ouvrir les yeux, reprendre le souffle de l'Oral à la bouche du premier des silences. Mais, je sais que cette vérité ne te satisfait pas!'

-  Bien sûr! Elle n'aidera pas tes Enfants: tu ne leur donnes aucun passe dans l'Avenir...'

- Insidieusement, le journaliste avait trouvé la faille, celle du temps, celle des générations.

-  L'indigène fit la pose, , reflétant manifestement le grand problème d'une Vérité muette face à l'héritage transmis de tous les bruits, des joies, des peines, des chemins ancestraux, héritage qu'on lègue de tous les temps afin que tout continue vers l'éternelle recherche.

-  Un long silence... L'indigène releva la tête.

- Je parle, dit-il. Mais, ajouta-t-il timidement tout bas, comme pour lui-même:

- ' Ce ne sera que l'aspect d'une saga qui n'a jamais été la mienne, c'est autre chose qu'une histoire. presque une légende, celle de la Mère de mes Enfants et de sa seule lignée, avant et après. Les faits restent si inhabituels que pour les avoir vécus, j'en suis dépossédé.'

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-       Nouveau silence qui devint presque un recueillement, cimentant dès cet instant les deux hommes et les rendant prisonniers de l'édifice de transmission dans lequel ils étaient entrés. Pus l'indigène parla, comme libéré par une Tradition qui jaillissait là, en L'autre, pour apprendre, restait muet...

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-       -' Il y a 'longtemps", - depuis ma jeunesse -' j'avais en ma possession un modèle de langage si particulier que son étude tout à la fois me hantait et me paraissait impossible. A l'image des personnages d'Umberto Ecco, d'incessantes recherches personnelles pas spécialement linguistiques, m'avaient promené dans de nombreux milieux que j'essayais de comprendre à travers une lecture 'tous azimuts" qui occupait la majeure partie de mes nuits. Mes activités visibles, économiques et sociales, restaient à l'instar de la pérégrination intellectuelle, me plaçant directement auprès de décideurs dans des entreprises en difficulté à reconcevoir. Mais sur le fond, ces mêmes activités ne pouvaient me donner la satisfaction d'espérances qui m'apparaissaient de plus en plus différentes. Et ce fut la rupture avec la mode de vie qui m'hébergeait!...

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-       Sous le boutoir des choses, il me fallut le courage de l'abandon de tout un pan de vie, rejoignant la société des pensées 'gratuites" qui déjà m'abritaient. Réutiliser les connaissances formelles tirées de mes recherches antérieures aurait été positif, cela aurait été un gage d'ancrage consenti, une réinsertion rapide et une reconnaissance rentable. Mais saiis llillir, vivait toujours en moi l'appel de la découverte dont je tenais les indices sous la forme du langage dont j'ai parlé. Ces indices, c'était une véritable carte de Pen Reiss (*), c'était déjà en soi un Nouveau Monde.

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-       J'habitais l'Est, je pris la route d'un retour vers une vie plus adaptée à mes défauts en société. Un hiver, j'échouai à Rennes...

-       Mes pensées, si généreuses à ma tête, ne l'étaient pas pour mon corps: malgré l'aide essentielle sous la forme d'un emploi prodigué rapidement par un Ami, les souliers percés et fourrés de papier pour combattre le froid, je dus faire parfois les poubelles de quelques restaurants, dont l'un universitaire, à Beaulieu. A cet endroit, je mangeais "ce qu'il restait des intellectuels" de l'U.E.R.

-       Ce fut ma chance, non parce que cela me rendit plus intelligent, mais parce que j'y découvris J.M.V., un universitaire qui m'offrit un jour le papier de sa nappe de table. Tous deux nous y couchâmes des hypothèses et des algorithmes abordés seulement en recherche fondamentale et qu'embellissaient les taches de graisse ou de tomate qui les ponctuaient. L'un et l'autre, nous étions très étonnés de découvrir une telle identité de connaissance, acquise dans des conditions totalement différentes. Nous parlâmes de surdotation, de la misère souvent commune à ces cas et demoyens d'y faire face. Par delà l'Université, J.M.V. n'avait pu trouver un havre à la hauteur de son brillant esprit qu'auprès d'une Association reconnue de chercheurs pluridisciplinaires rennais, Il m'adressa à son Président... Pour moi, l'hiver finissait ainsi: je pus enfin exposer devant des scientifiques éminents et attentifs, les conceptions inusitées que j'avais tirées d'un parcours spécifique, et par là même, celles de liens que j'entrevoyais dans la compréhension d'une langue dont je tenais les éléments intacts.

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-       Après six mois de débreefing,je fus admis au sein de cette Association. Pendant plus d'une année, dégagé de tout soucis; j'eus ensuite l'exceptionnelle chance de pouvoir repenser et stabiliser formellement mes hypothèses. Egalement, j'avais tout latitude d'aller chasser sur le terrain le fameuxx langage que je poursuivais toujours, très soutenu par une aide plus que généreuse de mon Mentor dans le groupe, le Dr. G.C.. Ensemble, nous fimes la rencontre systématique de linguistiques et d'érudits de tous bords. En général, on nous répondait que les sons présentés s'apparentaient à une langue Mère archaïque moyen-orientale ou orientale, aujourd'hui morte. L'araméen en aurait été proche. Souffis, Rooms, etc... ressentaient un sens à cette glossolalie qu'ils traduisaient très symboliquement à partir des bases les plus anciennes de leur Tradition. Manifestement, une 'translation" plus affinée fut donnée par un Chinois qui prétendait qu'il s'agissait là d'un dialecte désormais perdu, pratiqué encore 50 ans auparavant du côté des sous-plateaux du Tibet, loin derrière Formose. L'absence de succès rationnel, faute de critères de vérification, confina bientôt cette recherche au rang d'une marotte qui devait s'éteindre d'elle-même. C'en était fini des visites aux mandarins et le merveilleux pouvait entrer en scène.

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-       La fréquentation des bars n'étant pas l'ennemie du chercheur, à L'Aquarium, un estaminet de Rennes, je fis un jour, un "solo" de langage non identifié devant un aréopage de Tunisiens qui ne buvaient pas que du café. Sur des indications fumeuses, je les supposais détenir une clé. Malgré le brouhaha, le barman semblait n'écouter plus que nous, très attentif à ce dont je me faisais l'écho. Il nous rejoignit, délaissant tout travail, et comme il avait suivi la discussion, il alla directement aux faits: J'ai déjà entendu parler de cette façon. c'était sur une île du Pacifique, à Rapa. Je ne peux donner plus de renseignements, je ne pratique pas cette langue, mais il faut voir Mérénui Make, elle habite dans la ZUP.

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-       Elle vient de là-bas, j'ai son adresse. Elle est seule, et peut-être que?...

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-       Le ton de la confidence, l'endroit, rendaient le renseignement bien aléatoire. Et puis comment aborder seul une femme isolée sur des prétextes de langue ? Par avance, c'était la méprise. Hors de question aussi d'envoyer un groupe savant à cette inconnue: aurait-elle été attirée à coup sûr dans le cas où son discours nous aurait été essentiel?

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-       Alors, j'attendis la bonne heure, puisque je savais le lieu.

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-       Septembre 80. Charlie, Tahitien rencontré, cherchait désespérément de l'aide: pas de travail, pas d'hébergement, un monde étranger: avec de la chance, un emploi fut trouvé, mais il fallait aussi une chambre. De cette impasse, émergea enfin la meilleure des résolutions pour tous les deux, tirée des souvenirs de L'Aquarium:

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-       On va chez Mérétuini Make, c'est une Polynésienne, elle dépannera forcément un autre Polynésien...»

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-       Nous fûmes vite devant la bonne porte. Charlie, trop anxieux, refusait de faire les premiers pas. Il resta sur le trottoir. Il me fallut avancer seul vers la femme qui apparut, figée et silencieuse, attendant de comprendre le pourquoi d'une visite aussi bizarre et peu hardie.

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-       Ce qu'il y a eu en moi à cet instant, je l'ignore. Mais, sans aucun préambule, j'adressai à la statue qui nous faisait face, le flot des paroles de cet autre langage que mes recherches passées infructueuses avaient tant contenu. Et la statue répondit du même parler...

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-       Le choc m'immobilisa, je ne savais pas que le rêve avait ses réalités. J'étais devant cette femme comme un païen crédule, avec une sorte de prière informelle qui s'exauçait, cependant impossible à assimiler devant les fossés d'une magie positivement exercée. Dans cette rencontre, semblait s'être écartée toute gauloiserie pour que le ciel me tomba sur la tête!

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-       Oublié, Charlie qui se désolait à quelques mètres de ne toujours pas savoir son avenir immédiat!

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-       Oubliée, l'errance d'un chemin à travers tant d'années pour entendre une Parole!

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-       Oublié, tout! Mérétuini, 'Humerehiti-tui-nei", - soit grandement louée ce qui rattache à travers -, se tenait droite à la porte du Nouveau Monde, sur le pas d'une ancienne ou nouvelle conscience qui n'avait pas disparu. Nous étions deux dans cette unité.

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-       Les problèmes de Charlie solutionnés rapidement, place fut laissée aux nombreuses rencontres désormais possibles avec celle qui devint immédiatement l'objet d'une étude "comportementaliste" et psycholinguistique sérieuse. Le recollage de son propre cas et du mien s'agrémentaient pour les scientifiques concernés, d'un apprentissage et d'une acceptation obligés du mode de vie polynésien que Mérétuini maintenait dans son espace.

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-       L'océan et ses îles envahirent l'Association, tandis que m'envahissait celle qui m'attirait pour mieux m'étudier. Dans ses filets, bien formés, me semblait-il, je me débattais courageusement, conscient d'avoir à protéger l'enjeu unique et intellectuel de notre fréquentation. Très platoniquement, - mot difficile à comprendre en Polynésie - . nous promenions avec Mérétuini notre étude réciproque en des lieux communs, dans la forêt de Brochéliante toute proche.. et toute hérissée des pierres phalliques dressées là par des Celtes avertis. En déambulant, je parlais, en suivant, elle traduisait. Et cela devenait une cour galante, un vol nuptial, tant nos deux parlers identiques révélaient une poésie qui nous unissait, nous emmêlait, nous attachait en effaçant le le temps. Sur les "trois tons", tour à tour se présentaient la force des guerres, la douceur des odes issues de la terre Kara'ea, la grande terre rouge, l'envolée des coeurs dialoguant avec leur surnature. L'émotion'nous volait l'un à l'autre, elle nous mettait ailleurs, elle nous préparait déjà à un départ qui ne serait qu'un retour à notre nature, une migration constructrice, notre avenir.

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-       A cette date, mes Amis allaient au gré de leurs expériences en laboratoire, vers un monde de découvertes flagrantes et successives de plus en plus multi-directionnelles. Au "centre" apparaissaient les fondements répétitifs et euristiques, d'un positionnement par delà les aspects euclidiens de l'ordinalre, qui venait comme une sorte de porte tangible, disposant du domaine quantique. Ce passage, pour son étude, sous-entendait l'abord d'une psychologie adaptée très inhabituelle. Celui qui aurait eu conscience et utilisé de tels phénomènes, liés à une pratique de l'espacetemps, l'aurait immanquablement somatisé dans son comportement et en ces outils humains les plus essentiels que restent les moyens de communiquer. Et Mérétuini, chaque jour, se révélait coller" de plus en plus aux modèles que nous supposions les plus adaptés. Elle devint positivement un sujet d'étude qui fréquenta les laboratoires de l'Association.

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-       La prise en charge par les autres du travail de recherche qu'elle générait, me laissa la liberté de voir enfin en elle la Femme qui rayonnait, et tout aussi ravis que par l'inintellect, nous  nous connûmes plus naturellement encore. N'était-ce pas normal, puisque nous semblions destinés l'un à l'autre par 33 années d'une vie séparée?

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-       L'autre hiver à Rennes, il fut vécu bien "douillettement", au deuxième sens du terme...

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-       Avec Mérétuini, nous en étions à profiter des hypothèses émises par les chercheurs de l'Association, segmentant par des procédés derives de la génétique et des mathématiques, rigidifiant, puis pondérant des tracés pétroglyphés ou des boustrophédons. Peu à peu s'établissait la proposition d'un code de translation bruitée, qui faisait apparaître les bases d'une communication littérale certaine mais aussi conceptuelle au travers de ce qui s'avérait alors des écrits d'un autre type. La grande difficulté surmontée dans ces décryptages, restait le lait de n'être qu'en présence de mots descriptifs de situations ou d'éléments qui ne prenaient des liens et des valeurs ordonnés qu'après connaissance globale de la phrase. Les pavés de mots ne faisaient office d'une phraséologie à postulat d'unique verbe et celui-ci devenait totalement conceptuel

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-       jans un premier temps, précurseur de l'entendement, autant que capable ensuite d'un syncrétisme

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-       le résumé final, dernier lieu associé aux mots de la phrase. Les mots n'étaient pas figés, seulement constitués de racines amalgamées pour une description figurative. Mérétuini excellait dans la préhension de ces phénomènes qu'elle connaissait déjà. Par contre, elle

-       ajoutait sur d'anciennes consonnances qu'elle savait avoir appartenu à sa langue, mais dont elle ne connaissait plus les significations exactes.

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-       Malgré quelques "blancs", je m'émerveillais de la cohérence des textes tracés dans le temps qui réapparaissaient si jeunes et si vivants auprès de ma compagne. Mérétuini s'émouvait de leur contenu, une histoire qu'ils lui restituaient les dernières navigations qu'ils commentaient. Par transfert, nous semblions préparés à reprendre le chemin de ceux qui nous avaient dans un monde oublié et qui nous laissaient leur livre transparent.

-       Nous insistâmes auprès des scientifiques qui nous avaient tant aidés pour que soit trouvée une solution à notre fait.

-       Mais, il fallait une rationalité à l'irrationnel d'une renaissance d'entre quelques êtres seulement.

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-       Qui, à l'origine, avait été le modèle comportemental de Mérétuini ? Indubitablement, son Père, Teraimaeva Make, qu'elle suivit pas à pas dans sa Nature jusqu'à l'âge de 20 ans. D'où Teraimaeva tenait-il son expression ? Comment avait-il réalisé ce type de Connaissance?

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-       Avant d'aller plus loin, une enquête formelle sur le Père s'imposait.

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-       Mais, pour support d'un éventuel missionnement, il n'y avait que sa fille : sur elle, se jugerait la crédibilité de la continuation de nos recherches.

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-       On emmena donc Mérétuini à la Sorbonne, afin d'obtenir l'avis autorisé d'un ténor de la linguistique française, le professeur Maurice Ross. Un accueil assez peu intéressé fut réservé entre deux portes aux hypothèses trop avancées. Une référence de la linguistique canadienne, le professeur Jean Beaudot, se déplaça ensuite spécialementà Rennes pour émettre son opinion La rencontre n'était pas chronométrée comme celle à Paris et l'interview d'étude durant trois jours. On déboucha sur une reconnaissance positive: feu vert fut donné pour que soit bouclé le dossier de recherche assujetti à notre départ vers l'Ile de Rapa où séjournait Teraimaeva Make.

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-       Je devenais un vacataire officiel de l'Association, subventionné pendant un an, chargé de poursuivre l'Etude et la Femme que j'aimais jusqu'auprès d'un Père qui comprendrait encore mieux le langage de cette union.

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-       Mérétuini, quant à elle, donnait une voie royale à son retour: La Présidence de la République et le vice-président de Tahiti, Francis Sanford, la rapatriaient...

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-       Nous primes le même avion et arrivâmes sur Rapa, fin avril 1982.

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-       La rencontre du Patriarche des Make, -dernier des trois Rapa de sa génération à avoir voulu parcourir l'ancienne valeur culturelle-, fut à la hauteur de notre voyage, déjà pour tous les sentiments qu'y s'y exprimaient, ensuite pour la certitude qui apparaissait du bien fondé de l'étude de cet homme. Peu de temps après, pourtant, à la suite d'une séance de comparaison symbolique de nos conceptions communes, le Sage décida de couper court à toutes recherches à ses côtés, disant qu'il fallait fermer là un monde inaccessible de par les difficultés de son accès.

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-       Sous l'impact de ce que je pensais alors représenter un véritable suicide intellectuel, je tentai avec l'aide sur le terrain d'une Mérétuini qui revivait comme un poisson revenu à son bocal, de retrouver des compétences aussi spécifiques que celles entrevues chez Teraimaeva, dont la haute capacité d'un langage "résurgeant". Ce fut l'échec! De plus, mes tentatives d'interprétations linguistiques soulevaient dans le milieu à cette époque très fermée de Rapa, les rumeurs.,. d'un dialogue avec les anciens et leur esprit. Domaine sensible où s'exerce facilement tout rejet d'éradication. Comment pouvait-on parler d'une même langue que les ancêtres morts sans avoir vécu parmi ceux-ci ? Qui était le popa'a? Danger du retour en fils prodigue. Je fus mis sur un bateau quasi manu militari sous l'unique prétexte de l'inconnu forcément étranger. Si, stir le moment très isolé, je vécus douloureusement la situation, je sais que j'eus ainsi la proposition d'une chance par les Rapa. Celle de revenir, satisfaire à l'épreuve de force traditionnelle qui permet d'être admis comme participant dans un milieu dont l'équilibre fragile doit se gérer. L'autre chance, la plus grande, fut que Mérétuini choisit de me suivre dans cet exil momentané. Elle s'avouait mon épouse devant sa Communauté et cela se traduisit par le mariage, dernier et premier de l'année 1982 sur l'île, dès notre retourle 31 décembre.

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-       Si la première fois, je m'étais présenté comme accueilli par la famille Make, à cette deuxième arrivée, j'étais nanti d'une autorisation officielle de recherche délivrée par le haut-commissariat, ce qui me paraissait tout de même superflu pour interroger ma propre femme. Mais, j'attendais qu'on me demanda la production de ces papiers qui validaient une situation bien étrange à mes yeux cette fois-ci. Il n'en fut rien, l'accueil était familial, j'avais satisfait aux cérémonies du test d'opiniâtreté et de résistance qui me permettraient de vivre la Communauté insulaire,

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-       Avec Mérétuini, notre position n'était pourtant pas "claire": un obligation d'immersion et de retour partiel aux conditions de vie des ancêtres colonisateurs de Rapa,

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-       -principe prévu par nos Amis expérimentalistes de Rennes-, nous décalait d'une société devenue villageoise. Durant six mois, aux côtés d'une Mérétuini radieuse de revivre sa saine enfance, je dépéris de ne manger que racines et coeurs de fougères, poissons encore vivants déchirés avec les dents, akaikai frémissants sous la dent, bananes vertes salées à l'eau de mer... Je n'acquis pas la stature d'un homme de chez elle, mais, Mérétuini me considéra comme une Mère, dilors qu'elle dût me soigner de mes inanitions de plus en plus fréquentes.

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-       Débarrassé de la dysenterie, regonflé à la popoi ce fut une nouvelle tentative pour comprendre la vieille condition Rapa. Finit le squat des grottes humides du littoral que nous tapissions d'herbe pour le couchage. Nous nous attaquâmes durant un an à la vie des "forts", des Pare propres à Rapa dont les reliefs tournementent encore les pitons de l'ile.

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-       Toujours aussi épanouie, Mérétuini m'y appris l'importance du portage obligé de la moindre des choses, du bois et de l'eau, des feuilles indispensables et des nourritures toujours en surcharge. Elle m'apprit que le vide n'existait pas quand il ne fallait choisir que des chemins verticaux. Les quelques Rapa qui nous croisèrent dans nos incessants déplacements sommitaux, s'ils ne disaient pas leur admiration évidente pour le retour aux sources de mon épouse, ne manquaient pas des discuter avec elle du kopitoro tangata., l'homme araignée qui la suivait: je pratiquais en effet assez souvent la marche à quatre pattes, sujet au vertige et effondré sous le portage imposé.

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-       Nous avions notre établissement dans les ruines d'une station météo en altitude accolée au fort de Tevaitau. La présence des nuages autour de nous, irradiés par les soleils montants et descendants donnait à nos efforts continus de survivance, la récompense d'un paradis mérité Mais, le paradis, il restait dans la vallée, à nos pieds: le village y étendait la quiétude de ses taches partagées, l'attirance de rencontres qu'on ne faisait plus au ciel, quand celui-ci paraissait dépeuplé avec ses "forteresses" vides. Comme beaucoup d'anges, la chute nous tenta.

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-       Quand nous revenions sporadiquement de nos "expérimentations", l'accueil généreux que nous prodiguaient depuis le début Daniel, notre tia'au, et le reste de la famille Make qu'il assemblait, restait la source de départs de plus en plus difficiles.

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-       Avec l'aide de Daniel, j'obtins en 1983 un poste de secrétariat de mairie qui nous sédentarisa vite. La naissance de nos enfants fixa définitivement cette position villageoise, et durant sept ans, j'appris les arcanes et les règles du jeu de la vie communautaire à Rapa.

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-       Le poste "charnière" que j'occupais me permis de vivre plus lentement, mais avec des résultats de plus en plus probants, l'espèce de queste dont j'accompagne encore aujourd'hui Mérétuini.

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-       Maintenant, je sais qu'il nous faudra bientôt repartir.

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-       J'ai la sensation d'avoir assimilé le message tout en non-dits laissé par Téraimaeva et vécu jusqu'à celui-ci -au-delà de nos morts qui ne nous sépareront pas-, la lecture d'une autre histoire que ses descendants directs prolongent déjà.

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-       En somme, je dois suivre Mérétulni et les siens, nous sommes sur le front de la plus belle aventure que l'on puisse espérer... dans tous les domaines.. . L'indigène se tut.

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-       Le journaliste qui écoutait depuis longtemps, fit suite à cette fin rêveuse d'une histoire si personnelle, hasardeuse et pourtant si logiquement familiale.

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-       - Le navire repart demain, en une nuit, ne voudrais-tu pas me faire comprendre cette génération Make, peut-être simplement de Rapa, à laquelle tu donnes tant de qualités, même à l'insu de certains de ses intéressés?

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-       L'indigène continuait le rêve des découvertes, le besoin de partager, de rapporter.

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-       Il répondit son accord sans autre forme: le magnétophone n'existait plus devant lui, les dernières réticences avaient disparu.

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-       De toutes façons, la lune a toujours été l'amie des connaissances. dit-il. Il paraissait reposé par son précédent disours, allégé, rassuré ar la libération de ses remières confidences.

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-       Et le récit dans la nuit commença pour tous les deux, ils devinrent des haerepo malgré eux...

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-       Marc LIBLIN

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-       Rapa iti, îles Australes

 

 

-       (*) Carte hollandaise montrant le Nouveau Monde que Christophe Colomb aurait vu avant son premier voyage de découverte.

 

Note de la rédaction : Marc Liblin raconte dans ce texte sa rencontre avec Alex W. du Prel. Celui-ci sera le lendemain (gentiment) réprimandé par le haut-commissaire pour avoir été absent lors du dîner officiel offert par le maire (dans de la porcelaine de Limoges) qui se tenait alors qu'il parlait avec Liblin. Entendant le récit de cette rencontre, le représentant de l'Etat comprit et demanda d'être présenté à Meretinui (« l'indigène » avait disparu), avec laquelle il conversa longuement et qui lui confirma la véracite des propos tenus.