Tahiti-Pacifique magazine, n° 65, septembre 1996

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Les HOMMES SACRES de RAPA

par Marc LIBLIN

Il existe en général quatre sortes d'ethnologues:

-Celui qui lit les livres des autres pour ensuite pondre sa synthèse dans l'appartement d'une grande ville.

-Celui qui arrive en jet, s'installe dans un hôtel de luxe pour ensuite questionner la serveuse au bord de la piscine.

-Celui qui va passer plusieurs mois dans une île et questionne les résidents qui comprennent sa langue, s'il n'a pas d'interprète.

-Enfin -spécimen très rare et généralement "amateur"- celui qui investit sa vie dans une culture différente, apprend la langue et vit cette culture au quotidien.

Aux îles Australes, il existe un tel homme. Il vit depuis 15 ans sur Rapa, marié à une gaillarde fille de l'île. Une île restée très polynésiennes grâce à son isolement et à l'absence d'aéroport.

Cet homme, c'est Marc Liblin. Doté d'une grande culture et bon observateur, il a décidé de raconter la Polynésie qu'il vit, la différence des valeurs morales et les changements induits par l'arrivée du "modernisme". Ceci est le premier article d'une série. Il décrit le statut des hommes de Rapa.

Nous sommes fiers de proposer ces pages exceptionnelles et franches en espérant qu'elles intéresseront beaucoup de lecteurs, magistrats comme hommes de Loi, car elles permettent de mieux comprendre les réflexes et mœurs de Polynésiens restés authentiques, porteurs d'une culture si différente…

A.d.P.

Avant l'arrivée des Européens, la civilisation maorie devait son homogénéité au paradoxe d'une partition très organisée: deux mondes séparés par une distinction de différences fondamentales se côtoyaient. Celui des hommes, celui des femmes…

Bien entendu complémentaires, ces mondes devaient s'associer suivant des règles qui nous paraissent sectaires et dures aujourd'hui, mais n'en étaient par pour autant dénuées de sens et d'un respect minimum des uns envers les autres. Par exemple, soumettre la femme à des tabous (1), permettait souvent d'aider celle-ci. L'interdiction de gros travaux pendant les menstruations, l'obligation de repos après l'accouchement, l'imposition de mets choisis pendant l'allaitement, des restrictions qui établissaient un équilibre de l'alimentation, faisaient indirectement de la condition féminine un espace préservé. Ce confort tout relatif et cette hygiène au milieu d'une société de survivance, allaient jusqu'à une ultime protection par la négation des capacités de la femme à représenter une victime intéressante lors des sacrifices humains. Ce genre d'organisation avait évidemment sa contrepartie: la femme y consacrait le monde des hommes, comprenant lui appartenir pour sa propre sécurité, le faisant valoir sacré. Sous cet angle, les sentiments des uns pour les autres n'avaient de sens que comme non dits évidents, des comportements soigneusement dissimulés, une sorte d'indifférence très bien jouée. Là sont tous les fondements des amours polynésiennes, entachées d'autant plus de liberté qu'elles n'ont jamais été censées se voir, se démontrer formellement. Sous cette condition, les mondes en surface si éloignés de l'homme et de la femme étaient éminemment perméables sur le fond. Ils laissaient pratiquer une approche invisible réalisée de tous les instants. Cela reste encore une vérité de nos jours.

 

Rapa garde la main

Dans l'espace maori, toute sexualité qui deviendrait apparente ne peut alors qu'être vouée à une représentation d'équilibre social, ancestrale et authentique. On connaît l'importance de certaines danses traditionnelles très suggestives. Les îles de Polynésie reflètent toutes ces évidences. Mais dans les Australes, protégée par son grand isolement, une petit île garde la main, c'est Rapa.

Sur cette île, la Tradition présente la féminité comme un monde totalement mis en marge de celui des hommes, si inféodé à celui-ci qu'il ne peut qu'en être un parallèle. Dans les récits de la période pré-européenne, cela apparaît, brutal:

« Une femme est prise de force dans une tarodière, elle en conçoit un fils, visible souvenir devant tous de "l'incident". Drame: le violeur n'a pas demandé "l'autorisation" de l'homme en titre de la dame. Il s'en suit une formidable vengeance à l'usure qui voit la réduction du clan de Tevaitau par celui de Ruatara.» Des morts pour l'importance d'un mari visiblement violé, seul, tandis que la femme demeure dans un autre monde!

Dans les mêmes temps, les Rapa joignent le Fenua Vavitu, l'actuelle Raivavae. Ils y échangent des femmes. Hors une limitation de la consanguinité évidente, le principal motif qu'ils invoquent pour un tel transport, est le suivant:

« Ils ont des femmes plus belles que les nôtres mais elles ne travaillent pas assez, ils n'en font plus rien! Les Raivavae aiment nos filles parce qu'elles représentent à leurs yeux une obéissance, une aide de tous les instants, un travail inépuisable. Dans cet échange, les Belles de Raivavae nous offrent une beauté bien plus attendrissante que de coutume! »

Cynique pragmatisme? Bon goût? Futures vacances pour les femmes de Rapa sur l'île plus accueillante de Raivavae? Ou hommes victimes d'un mode de vie trop difficile qu'ils imposèrent à leurs propres compagnes? En tout cas, cela prépare aux premières observations de Moerenhout sur la condition masculine à Rapa, en 1834, tandis que l'évangélisation est déjà établie à cet endroit:

« Tous les hommes y sont sacrés... On voit des hommes forts et robustes s'asseoir par terre et se faire nourrir par les femmes qui leur mettent le manger dans la bouche..» (2).

Celui qui nous renseignera encore sur les réalités de la partition radicale du féminin et du masculin Rapa, sera Lucett, un négociant anglais de passage sur l'île en 1843:

« Nous sommes un dimanche, pas un jour pour commercer, ce qui n'empêche pas les indigènes d'accepter des négociations concernant leurs épouses ou leur filles » (3).

Le commerce du charme féminin n'est donc en rien soumis au code des missionnaires qui sévit alors. La femme en semble soustraite, quantité négligeable. On dit que le charme ne devient réalité que s'il peut se transformer en objet du désir. Devant Lucett, le charme des femmes se discute à travers une féminité reléguée jusqu'à la transparence. La conclusion, la fameuse autorisation aux épouses et aux filles prodiguée par de mâles responsables prend figure de désirs principalement assouvis entre hommes, autour d'objets peu liés à la féminité! Reste à supposer que les négociations signalées générèrent un troc fructueux pour qu'en jouisse la société dans son ensemble, sans oublier les femmes...

Cette capacité de substitution est essentielle, elle survivra sur Rapa jusqu'après l'envahissement de cette île par le CEP (4)!

Evidemment, pour un étranger à l'univers maori, le femme apparaît là toujours très malheureusement déconsidérée, spoliée de toute libération. Pourtant, interrogée à Rapa sur ce type de condition, celle-ci s'avoue généralement libre de ses actes, non spécialement inféodée aux impératifs du monde séparé des hommes, agissant en toute sécurité dans son monde préservé de femme!

 

Le bon jeu

Fin des années 1960. Le CEP s'est installé à Rapa. Une importante station météo est là pour couvrir de ses observations le flanc sud du périmètre Moruroa-Fangataufa. Des visiteurs, du matériel, tout est bon à désirer, choisir, s'approprier. Sur l'île, des filles ravissantes dans la fleur de l'âge. Le sang de Raivavae y est-il pour quelque chose? Nous sommes le dimanche. Tout respire le bon jeu. Car, après la prière, « on n'a que ça à faire ». Il y a aussi le meilleur des arbitres, un homme du Temple reconnu de tous, un vrai Rapa, bien sacré! Quand on joue, il se place sur le pont qui franchit la rivière entre le village de l'enclave du CEP. D'un côté, il murmure des conseils d'avertissement, de l'autre, il donne des autorisations! Voilà qu'un délicat passage de féminines jeunesses couvre celui, un peu moins délicat, de fûts d'essence. Ce n'est pas un commerce, ce sont des dons naturels. Ils se répartissent entre les hommes les plus remarquables du village. Le bon jeu et l'ancestrale autorisation, les cartes demeurent bien distribuées! Inutile d'enfoncer le clou. Car, les étrangers ont abandonné leur politique de troc des clous de charpentier (5). C'est maintenant la politique des fûts. Les visiteurs ont même grand plaisir à consigner ces derniers, pour qu'ils fassent rouler d'incessantes générosités en de nombreux retours! Les temps changent. Les principes de la survivance suivent l'évolution d'abondances grandissantes. Beaucoup d'attraits d'un côté, beaucoup d'énergie emballée de l'autre, et pour tous, au milieu, une égale joie de vivre. C'est le meilleur signe que puisse s'autoriser la société, elle aussi, d'un équilibre entre des mondes d'hommes et de femmes si bien séparés!

 

Politique du tonneau

Si l'essence est carburant de moteurs, le vin est celui de la machine humaine. Sur Rapa, le fût de l'équilibre social se fait tonneau dans les années 1980. Mais le tonneau, c'est aussi l'image d'un déséquilibre. Il autorise des consommations poussées à leur paroxysme dans tous les sens du terme. Et ces consommations seront difficiles à tenir dans le temps. On va donc vers une fin. Le fait révolutionnaire des communes, arrivé sur l'île en 1972, a ritualisé de sa laïcité les bases de la société des hommes sacrés. Les notables de la Démocratie détiennent le tonneau social comme un sacerdoce en leur mairie et ne l'en laissent pas sortir. Ça coûte cher à la commune, parfois près d'un million de francs Pacifique par an, les comptes en témoignent.

Dès 1983, l'autel des Conseils municipaux reflète ainsi à nouveau le caractère systématisé du sacré chez l'homme de Rapa. Avec quelques nuances toutefois! La qualité de la consommation correspond aux rangs de décision dans l'assemblée. Cette hiérarchie est dans la logique d'un monde masculin où l'on s'épanouit avec d'autant moins d'astreintes que le chef s'endort en premier.

En ce temps, le CEP n'est plus à Rapa, ce qui n'empêche pas et souligne encore mieux la visite d'étrangers cordialement invités. Leurs escales sont des moments de liesse où l'on a rien d'autre à faire qu'être disponible. Chaque bateau qui arrive est un dimanche qui s'avance. A cette occasion, l'ancestrale autorisation fait ressortir ce que pensent les hommes du divin en eux. Les discussions reprennent sur la condition des femmes à Rapa. Ces discours permettent bien des comparaisons en faveur d'un homme capable de tenir un tel monde de différences. Des tables officielles où l'on parle ainsi, les épouses sont absentes, elles s'appliquent à la meilleure des cuisines, les filles sont approchées. On atteint enfin l'objet d'une telle convivialité: les tonneaux d'une excellence de vin sont descendus à terre en ambassadeurs. On ne sait plus où sont passées les femmes! L'autorité sacrée se conserve au milieu de ces évidentes transparences.

Tel accueil porte à s'extasier. Sur le bateau le plus cher au cœur des insulaires à cette époque, on entend:

« il n'y a plus qu'à Rapa que la vraie Polynésie existe encore pour d'authentiques marins.»

Authentique, ce bâtiment l'est: sur son pont arrière un système de planches amovibles reste installé en permanence pour laisser descendre des tonneaux et faire monter l'osmose. Pourtant, ce genre de mariage par séparation de l'homme et de la femme des île ne convient plus à tous.

 

Déboires du sacré

Au milieu des années 1980, des rumeurs circulent à Papeete. La politique du tonneau qui se vit sur Rapa est ressentie à Tahiti comme un problème de société qui pourrait impliquer chacun. Ce que l'autorité Rapa conçoit comme un mâle prestige sur ses terres, apparaît ailleurs comme un archaïsme hors d'âge dangereux pour la dignité humaine. La société maorie a évolué avec son temps. Le nombre des bâtiments qui filent vers Rapa portant des équipages qui se disent très satisfaits du voyage n'étouffe pas ces rumeurs, loin de là. En sens inverse, sur Rapa, on assiste à une scène si marquante qu'elle fige d'incompréhension les mâles notables de l'île. Le commandant d'un aviso de 70 hommes demande d'emblée en mairie, avant même le vin d'honneur: « Où sont les filles? »,

Difficile de masquer sous l'alcool abondamment redistribué l'émergence de nouvelles frustrations. Elles s'expriment chez des garçons laissés répétitivement en solitude lors des périodes heureuses de réception. Le plus notable représentant du monde des hommes ira jusqu'à mettre au piquet ces mauvais apprentis d'une condition sacrée. Les mutoi (6) recevront un ordre qui leur paraîtra procéder d'une logique traditionnelle: menotter ces caractériels aux arbres du bord de route! De nuit et sous la pluie, on arrime ainsi quelques meneurs tant que s'arrime à quai un bateau bien perçu. Personne ouvertement n'y trouve rien à redire, ni à Rapa, ni auprès des marins présents, c'est même le début d'une légende qui s'ajoutera aux bruits repris à l'extérieur.

 

De sacrées femmes

Finalement, c'est la société insulaire dans son ensemble qui va prendre en charge son retour à un univers maori plus moderne. Ce mouvement passera par le Temple, fin des années 1980, sous la houlette d'un pasteur enfant de Rapa, physiquement assez musclé et spirituellement assez proche du non dit pour intervenir sur le fond et dans la réalité. Plus protocolairement accueillis, les bateaux se font plus rares. Les notables s'assurent que chacun mette bien de l'eau dans son vin, sont ensuite reconduits dans leurs charges, exposent une sagesse plus adaptée. Le monde des femmes prend ainsi conscience, à son corps nouvellement défendu, qu'existe une notion qui ne requiert pas le silence sur Rapa: le mépris, la perte de dignité. Les femmes communiqueront cette autre vision de leur monde à celui des hommes. Dans la foulée, elles osent même infléchir les affaires masculines lors des élections municipales de 1995 avec une présence indéniable.

L'homme sacré de Rapa n'est plus! Sa disparition fut son apothéose! Mais attention, un homme sacré peut en cacher un autre, la Femme, celle du Matriarcat.....

 

Marc Liblin à Rapa

 

(1) Tabu - Interdits frappant des activités, des objets, des lieux, etc.. prononcés par ies membres les plus éminents des anciennes sociétés Maohi ou Maori.

(2) Voyage aux îles du grand océan - Moerenhout J.A. - Bertrand, Paris, 1837.

(3) Rovings in the Pacific from 1837... - Lucett E. - Longman, Londres, 1851.

(4) - Présence effective de personnel au titre du CEP à Rapa de mai 1964 au 23 septembre 1972: parfois un groupe de plus de 70 personnes, pour une population insulaire d'environ 300 âmes.

(5)Au XIX ème siècle, outils et clous forgés de charpentier étaient des éléments de troc essentiels. Le fer, initialement absent du monde polynésien, donnait des outils plus performants que toute pierre ou autres matériaux les plus finement polis...

(6) Mutoi: police municipale.