Tahiti-Pacifique magazine, n° 66, octobre 1996

 

Le MATRIARCAT de RAPA

Grandes femmes libres sur une petite île !

par Marc LIBLIN

Voici le second feuillet de Marc Liblin, lequel vit depuis 15 ans sur l'île isolée de Rapa.

Son analyse du statut des femmes de cette communauté, un véritable hymne à leur courage et à leur instinct de survie communautaire, démontre aussi que la perception polynésienne de la chose sexuelle est bien différente des sensibilités judéo-chrétiennes importées par les missionnaires et colonisateurs. C'est un document rare et inédit que vous devez absolument lire !

Le monde des femmes n'est pas celui des hommes. Surtout à Rapa, île qui en reste le puissant témoignage. Comme on l'a vu précédemment (*), cette petite île protège une parcelle vivante de l'univers maori capturé à l'extrême Sud des Australes.

Sur cette terre de Tradition, l'homme vit la femme à travers des séparations fondamentales que mettent en exergue des comportements ancestraux. De ce fait, l'union des insulaires n'est soulignée que par des transparences qu'il faut percevoir, des non-dits qu'il faut entendre, dans un ensemble d'attitudes on ne peut plus consacrées et codifiées.

Mais, qui de l'homme ou de la femme, précède, "tient" l'autre, dans ce modèle d'existence ? Est-ce un mâle trop visiblement dominant, rendu sacré dans ses paradoxes ? Un mâle auquel on a fabriqué un piédestal et dont il semble tombé actuellement ? Ou est-ce une féminité présentée marginale, mise à la terre, à laquelle le monde de l'homme ne recourt que pour un plaisir ou un plus grand repos, une féminité qui assumerait aussi une haute indépendance, capable de recueillir un mâle enfant, chaque fois que celui-ci ne joue plus au "grand" ? En somme, est-ce un matriarcat qui resterait maison de toutes les survivances, un monde de l'initiation ?

 

La maison femme

Nous sommes au milieu des années 1980 : le vieux sage Papa Rau conçoit proche la fin de ses jours. Son héritage doit vivre, il vit dans ses mains : les mains de Papa Rau "connaissent" les méthodes de construction des plus anciennes cases de Rapa, celles qui ont forme de coques retournées à terre. Il fait du Temple de Haurei son exécuteur testamentaire. La population entière s'associe à lui dans ce périmètre protégé. Elle y construit une "maison du transfert". Bien qu'érigée sans paratonnerre, l'archaïque demeure attire sur elle instantanément toutes les foudres du principal notable de l'île, résolument absent à sa réalisation :

-« C'est la maison de la honte ! Un retour à ce qu'il fut si difficile de dissimuler, de quitter, l'anachronisme de Rapa face aux rigides qualités qu'on voit dans le béton. De plus, pas d'hygiène, ni dedans, ni autour ! ».

Propos d'une mâle expression ? L'affaire remonte jusqu'aux plus hautes instances de Papeete, redescend à Rapa avec l'arrivée d'autorités pastorales capables de comprendre une telle catastrophe. Mais, sur place, un autre problème s'est ajouté : les arbitres envoyés ne peuvent situer le problème ! On tourne donc en rond autour d'une douce coque d'herbe chargée de l'héritage trop ancien des Rapa. Ceux de l'extérieur ne sauront pas qu'ils touchent à l'essentiel, le non-dit en cette affaire.

Entre eux, ils échangent d'aigriardes paroles:

-« Regarde, cette entrée basse et sombre, avec des poils d'herbe qui tombent dessus et tout autour, ça ne te rappelle rien? C'est un peu dur pour rentrer, on doit sortir tout plié, comme un bébé ! »

Gros rires vite étouffés, un vieux est arrivé, trop heureux de vanter la qualité d'un pur produit Rapa:

-« Vous avez essayé l'intérieur? C'est souple, chaud, on peut entrer nombreux. Avant, on y vivait bien serrés. Dedans, on n'entend ni le vent, ni la pluie, ni rien d'autre. On ne voit plus rien. Si, nous, seulement ! Ça protège de tout, même de la peur, la nuit. Tenez, on met les placentas juste ici ! » et il montre l'entrée.(1)

Ainsi rentre ou sort le nombre des Rapa à travers le temps, à chaque jour d'une vie renouvelée depuis une "maison femme".

Cet enfantement qui symbolisera toujours la part la plus entière du féminin, n'est-il pas le seul refuge d'hommes présentés sacrés? Ces hommes ne demeurent-ils pas suffisamment inféodés à cette vérité pour s'en écarter aussi fort et crier jusqu'à Papeete tel non-dit? L'homme de Rapa semble vivre d'un principe qu'il dissimule jusque dans ses abris : le matriarcat.

 

Une révélation

En 1826, l'évangélisation touche Rapa. La Révélation arrive, véhiculée par le commerce du bois de santal dont Rapa abonde. Elle vient aussi avec ses martyrs, victimes d'épidémies colportées au vent d'escales et de présences étrangères plus insistantes, répétitives. En 1826, la population de l'île s'estime à 2000 âmes (2), en 1831 à 600 (3). Les maladies sévissent continuellement pendant de longues années. Amplifiées par le passage des boucaniers, dysenterie et variole ne laisseront en vie que 110 indigènes en 1864 (4). Les âmes restantes « n'en deviennent que plus fermes dans la foi » (5). C'est exprimer combien l'indigène perçoit dans ces moments une avancée qui lui est offerte par le vide. Si la population semble convertie dans sa réduction, est-ce identique dans sa qualité? C'est toujours l'époque où l'on observe un monde d'hommes sacrés nourris avec une sorte de déférence et d'ostentation par un monde de femmes qui paraît mis en aparté. Ce fait traversera le temps (*). En 1916, Brown J. MacMillan verra donc sur Rapa « des hommes parfois nourris par les femmes » (6).

Mais, là tout va s'éclairer, on ne peut plus. Car il reste la version Rapa des témoins locaux de cette dernière observation. Elle nous est donnée par de dignes représentantes du monde des femmes :

-« On fait ça devant des étrangers qui veulent à tout prix que l'homme soit très sacré pour nous. Ca leur fait plaisir et ils nous laissent plus vite tranquilles. Alors, on force un peu; on s'amuse de leur crédulité. C'est à qui en fera le plus. En réalité, ce qu'ils ne voient pas, c'est qu'il s'agit d'un jeu pratiqué de tous les temps. On s'attrape à coup de nourriture. On peut jeter aux garçons des boulettes de "n'importe quoi". S'ils ne réussissent pas à happer celles-ci au vol, elles se colleront sur eux dans l'hilarité générale. Pire, on peut prendre d'énormes boules de popoi (7) qu'on fait glisser dans les bouches de nos mains en gouttières. C'est tout un art de gober celles-ci en aspirant et en jouant sur leur plasticité. On verra bien qui étouffera, des uns, des autres ! Nos repas les plus réussis dégénèrent encore ainsi. Et puis, c'est l'occasion de démasquer ceux qui s'aiment pour de bon. Jamais les amoureux ne se permettraient de faire de semblable démonstration de proximité. Ils cachent soigneusement toutes relations. On le voit tout de suite, ils s'évitent même des yeux.»

Les fameux non-dits si parlants que les étrangers n'ont pu réduire ! Ils sont là, vivants sur Rapa, preuve essentielle qu'un monde très séparé d'hommes s'avère sans cesse pénétré, vécu par celui des femmes. Tout du moins pendant des repas où la femme est censée servir rituellement un homme sacré ! Voici, bien après toute conversion, une autre révélation, cette fois totalement Rapa. Celle d'une conservation de la société primordiale !

Si l'on fait apparaître l'homme sacré sur cette île, ce n'est plus un hasard, mais la forme codée et jouée propre à des amours véritables recherchées. Dans les années 1980, on scrute encore efficacement ceux qui se mettent à part trop durablement. La chasse aux futurs mariages, c'est toujours le même jeu. Si la position sociale de l'élément masculin est jouée un peu plus sacrée à travers quelques fonctions notables, le jeu n'en durera que plus longtemps, par la définition même de ce jeu. Mais dans tous les cas, les amoureux apparaissent d'autant plus silencieux et tristes au travers de la joie de vivre des autres qu'ils ne sont plus sociaux, n'appartenant qu'à eux-mêmes. Les futurs couples, dès qu'ils sont des partenaires reconnus, seront poussés à retrouver au plus vite une place dans la théâtrale partition "homme joué sacré, femme jouée soumise". Pour tous, c'est le renouveau d'une sociabilisation ancestrale à travers ces amours fondamentales. Concubins autorisés dans un fare (maison) ou dans un autre, sociables, ils seront portés sur la grand-place des Rapa, le Pa (8) où deux mondes totalement distincts se mettent en scène pour ne faire qu'un seul. Mais, pour vivre l'état adulte ainsi représenté et vigilant, il faut une parfaite reconnaissance des transparences, des non-dits codifiés, du "ballet social". Et ces valeurs tirent leurs racines d'un monde matriarcal qui fait ou défait, à sa guise, un mythe d'hommes sacrés laissés suffisamment séparés et capables d'agir sur une terre de femmes !

 

La force des non-dits

« On a peut-être la bombe mais, eux, ils battent leurs femmes ! » . Cette phrase d'une interview publiée dans l'ancien mensuel "30 jours" était censée faire la distinction entre une nouvelle civilité polynésienne liée à l'âge de l'atome et l'état présumé sauvage de certaines autres îles du Pacifique, non à ce point perturbées, qui contestaient l'atome. Devant une telle affirmation on doit se poser des questions. Car l'indigène d'un monde polynésien peu transformé serait très en retard dès qu'il atomiserait à titre individuel sa femme ! Rassurons-nous, dans le Pacifique comme partout ailleurs, la sexualité sera toujours ce qui mène chacun à une confrontation bonne ou mauvaise, sous le prétexte d'atomes crochus ! Ce sont là, les fondements d'une bombe qui reste commune à tous. En chaque homme semble agir une "force de frappe" : elle reflète et garantit le caractère paisible de la protection que celui-ci exerce. C'est une définition qu'on donne à bien des dissuasions.

Au début des années 1980, les hommes de Rapa ne peuvent donc s'estimer en retard tant il est authentique qu'ils procèdent d'une société battante. Pourtant, qu'on leur demande lesquels d'entre eux frappent leurs femmes, ils répondent : « Personne ! ». Il n'y aurait donc sur l'île que de bons patriarches, tous hommes du Temple ? Si le mâle sacré exerçait une colère quelconque, ce serait en tout bien fondé ? L'incident ne pourrait se remarquer, effacé par sa propre justification. Ici, l'identification biblique est utilisée par l'univers ancestral pour accréditer le plus frappant des non-dits.

 

Maman aime papa

La société Rapa s'ingénie à détecter l'émergence de partenaires véritables. Une fois l'attachement d'un couple exposé, il faudra gérer cette intime relation au sein d'une communauté éminemment participative. Il faudra que le secret des cœurs prenne deux visages. Celui définitivement masqué jusqu'à une indifférence affichée de sentiments personnels. l'autre définitivement ouvert de sentiments qui appartiennent à l'expression sociale dans son entier. La société Rapa protège ainsi le chemin invisible de chacun par des formes qu'elle veut voir exprimées en son sein. Elle aime la réussite de partenariats créés par des séparations qui offrent une eau transparente à son filet. Elle veut voir cela quand on danse et se mélange, hommes d'un côté, femmes de l'autre, schéma social qu'elle capture de ses yeux. Elle veut voir ça quand elle prend un poisson qui lui paraît gros, coincé entre un monde masculin d'une part, un monde féminin d'autre part, en bref capturé par un couple qui s'exprime en tension et dont on procède tous ensemble. Pour que maman aime papa, il faudra nager dans ces eaux là. Et ça, à travers tous les jeux formidables tirés d'un matriarcat !

"Ludiques" cheminements, parfois très en force, à tel point qu'on peut se demander si la femme n'aveugle pas l'homme jusqu'à une expression passionnelle dont elle organise et régule un fort aboutissement avec tous les moyens dont elle dispose. S'agirait-il là d'une capacité à contrôler des forces trop dangereuses dont la société traditionnelle veut contenir les violences en les accompagnant ? La femme gère-t-elle sur Rapa de cette manière l'attachement d'un homme qu'elle choisit et sépare au vu de tous? Cela expliquerait cette exceptionnelle confidence d'un Rapa : « C'est drôle, lorsque nous nous battons, nous avons l'impression d'être guidés, de savoir respecter des règles, -pas de coups bas-, d'être placés tout simplement dominants par des femmes aguerries et aussi physiques que nous le sommes ».

Si la féminité s'avérait capable de maîtriser un homme aussi séparément sacré pour elle, homme qu'elle aborderait à travers une fausse soumission jouée de tous temps, il lui faudrait posséder de son côté une pratique de forces et de violences similaire à celle du monde masculin.

 

Femmes à respecter

Y a-t-il une quelconque violence de la part du sexe faible ? Demandons-le à cet homme qui part à l'infirmerie, jambes écartées, car le couteau de cuisine qui traverse son mollet gêne sa marche. Pourtant, tout avait bien commencé, il s'agissait d'un repas dans l'intimité avec sa femme ! Des tensions tout en force, survoltées? Demandons le à Teuira Tane dont le nom de mariage (9) signifie "l'électricité". Une belle jeune fille est rivée dans un fare à un câble électrique dénudé. Gros court-circuit qui brûle cette dernière gravement, d'autant plus que ses parents veulent réduire les crépitements à coup de seaux d'eau. Information rapide du village : « La demoiselle a touché Teuira, c'est très grave ! »

Sur ce, Monsieur "électricité" est attendu à la maison par une tendre épouse qui lui fait voir quelques autres étincelles : n'a-t-il pas touché une jeunesse au vu de tous ? On cogne pour reconnaître le quiproquo. L'honneur de la femme est sauf.

Est-ce l'expression d'une violence toute féminine? Non, seulement de règlements où de bons comptes permettent de respecter de bonnes amies !

Ainsi, l'on peut revendiquer ce que vous doit un homme : ça se passe le jour du mariage de cet homme avec... une autre. On requiert du nouvel époux la première valse, l'ouverture du bal. Normal, c'est un adieu officiel, un ultime mariage avec le passé. Discussion de ce principe entre femmes, coalitions et bagarre entre danseuses.

Ou même, l'on peut se faire revendiquer : un bel homme a les faveurs de plusieurs femmes. Le village s'en aperçoit. La compagne en titre est placée dans l'obligation de réagir. Si l'homme n'a jamais tort, les copines, si ! Confrontation féminine, donc, dans la rue et au vu de tous pour une solution définitive et sociale à cette situation d'intimités révélées. Cheveux tirés, poings brandis, prises de seins et roulades. L'homme, averti et qu'on attendait, assomme la plus chère à son cœur. C'est elle qu'il aime, c'est elle qu'il ramène sur le dos, inanimée, vers un foyer enfin familial. La douce égérie, si publiquement soumise, triomphe de tout son corps, abandonné officiellement. Et les copines qui connaissent la honte d'un délaissement trop voyant n'y reviendront pas ! Elle en reçoit un respect définitif.

 

Une force toute féminine

Revenons aux années 1850. L'effondrement numérique de la population vient ajouter la famine aux malheurs des épidémies. Cette ultime déchéance frappe les ventres et les esprits. Elle est l'antithèse des règles de fonctionnement des anciennes sociétés polynésiennes, l'abondance et la redistribution. Plus que les morts, elle marque les Rapa au point que les observateurs étrangers en déduiront par la suite que l'état de guerre sur Rapa était uniquement lié à la pénurie de nourriture.

Ce qui est faux. Que s'est-il passé en réalité? La disparition très rapide et en quantité de bouches à nourrir sur l'île a provoqué par défaut une surabondance de l'aliment de base des Rapa, le taro (10). La société insulaire consomme alors cette tubercule sans avoir à la replanter systématiquement. Mais, elle se consomme elle aussi, ne se prévoyant pas d'autre avenir et ne se replantant plus elle-même ainsi qu'elle l'a toujours fait. Comme un déracinement supplémentaire arrive la disette. Au moment où l'on doit obligatoirement reprendre les cultures, le nombre des plants disponibles reste définitivement insuffisant, leur gestion en ayant été trop longtemps délaissée. La chasse aux plants rendus sauvages s'organise finalement petit à petit, mettant des limites à la pénurie. De terribles conditions sur lesquelles on se doit d'insister. Mais, pourquoi à ce point? Tout simplement parce qu'à Rapa, le taro, c'est la femme ! Quand on dit « civilisation du taro » (11) il faudrait aussi dire "Terre des femmes" ! C'est de la boue des tarodières que la femme de Rapa naquit si forte, aussi forte qu'un homme "sacré" tiré de ses côtes.

Dans ces périodes de douleur où enfants, époux et parents chers au cœur disparaissent sans fin, voilà que la femme se réanime dans ses tarodières en péril, encore bien plus séparée de tous, car seule capable de sustenter et de materner toute sa société.

Si l'homme devient alors un guerrier dépressif qui tourne en rond jusqu'au laisser-aller, puis à une fainéantise ostentatoire, qu'à cela ne tienne, il sera nourri avec les enfants et oubliera son malheur ! Si l'homme croit avoir perdu sa raison de vivre, un univers qu'on lui a ôté brutalement et dont on a caché les fondements sous des valeurs importées, qu'à cela ne tienne ! Il sera traité séparé de la femme, capable de précéder celle-ci de nouveau, de la protéger comme en temps de guerre, de devenir sacré en d'autres victoires traditionnelles ! Perdant le rituel des confrontations claniques, l'homme retrouvera auprès d'un clan de femmes celui de confrontations de compensation. Un nouveau monde pacifié l'hébergera avec ses jeux ancestraux. On lui accordera des repos coutumiers comme aux temps d'occupations guerrières toujours sporadiques. L'homme refait petit à petit l'exploit qui rassure : sa rééducation a commencé !

En 1950, il chasse en groupe, encouragé par les femmes qui l'attendent, le regardent. Il refait l'univers carnassier des grandes joies et des grands repas de sa Communauté. Ce n'est pas un hasard si les troupeaux de vaches se doivent d'être sauvages à Rapa, qu'ils nécessitent des traques renouvelées.

En 1970, l'homme tranche de nouveau sur la nature. Il ouvre en premier les tarodières, abat des chemins au coupe-coupe, toujours disponible, rapide, prêt à tout, tandis que les femmes suivent à l'arrière, groupées, grandement travailleuses et lourdement chargées. Le monde des hommes reste celui d'exploits cycliques qui se réalisent dans le visible. Le monde des femmes est la demeure de ce qui dure et ne se remarque plus. Et cette partition dure très justement depuis que la femme existe ! Fruit de cette éternité : une force féminine exprimée de tous les instants, à malaxer la terre des tarodières, à soulever des heures durant des pilons à popoi de cinq kilos, à transporter pendant des heures des fardeaux de 40 à 50 kilos par des chemins difficiles. Car cela vous développe une musculature. Si l'aptitude physique des pures filles de Rapa permet de conditionner les scènes d'un ménage insulaire, elle permet aussi de contrer collectivement et directement des erreurs commises par les hommes.

Un exemple en la matière est bien l'histoire des fouilles archéologiques de Morongouta organisées par Thor Heyerdahl en 1956 (12). La communauté des femmes brisa une grève générale de travailleurs, tous masculins, remplaçant ces ouvriers incertains on ne peut mieux sur le terrain. Mises ensuite en concurrence avec des hommes revenus sur le chantier pour défendre leur cause, les femmes abattirent un travail que leurs compétiteurs ne purent égaler. De nos jours, la rivalité hommes-femmes dans des travaux collectifs existe toujours. Dernière compétition en date : la construction du Temple d'Haurei. Un groupe de "maçonnes" y confirme son avantage, inclinant le fait masculin devant une puissance dévoilée féminine.

 

Le travail, le bistrot !

Pendant un siècle, de 1826 à 1926, l'épreuve que surmonte la société de Rapa en s'appuyant sur la communauté des femmes aura le mérite de renforcer les archaïsmes qui disposent la Tradition à l'avènement d'un monde moderne. Résolution paradoxale qui mène Rapa à l'équilibre qu'on décrit aujourd'hui et qui intègre une historicité fondamentale. Pas de rupture, donc ! Tout se transforme, rien ne change. Comment l'exercice du matriarcat suit-il ce mouvement ?

La femme de Rapa est une force par nature. Elle accomplit un travail qui l'accomplit, réserve un monde qui lui est réservé, n'est jamais chez elle, car partout chez elle ! Dans les tarodières, dans l'eau ou dans la boue, dans les vallées pour d'incessants ramassages, dans des cuisines franchement séparées. Elle ne semble s'associer réellement au reste de la société que le soir venu, le temps de terminer un tressage ou de préparer son taro. D'où l'importance de repas partagés avec les hommes, moments privilégiés et remarquables, qui doivent s'entourer de précautions d'approche tant ces instants se chargent de toutes les communications.

Vers les années 1850, la dure réalité crée chez les hommes une dépression qui rend apathique jusqu'à une fainéantise maladive. Alors la capacité des femmes à prendre en main les fondements de la société insulaire devient le moteur d'un départ des hommes valides. Ils émigrent pour un temps : embauches pour la nacre, matelots ou pilotes... Le mouvement s'amplifie ensuite. Il correspond à une ancienne aptitude aux longs voyages hauturiers. Les femmes n'en sont que plus seules à assumer la vie sur leur île. Une solution s'impose. Impliquer les hommes qui restent parmi elles jusqu'à un rôle de substitution maternelle, puisque ces mâles vivent à demeure entre des exploits parfois peu nombreux. Ceci permet aux femmes de préciser les contingences de leur condition et de faire valoir ce que tous doivent à cette condition. Mâles et enfants se suffiront à eux mêmes, s'autogérant, tout le temps qu'on les assistera et globalement les entourera. Ces règles amplifient des archaïsmes remis au goût du jour, tant elles restent conformes à l'organisation ancestrale des partitions de la société polynésienne. Elles correspondent aux transparences du non-dit: l'homme n'est sacré qu'à travers la femme.

Le dernier roi de Rapa, Teparima, "nounoutera" de la sorte, pour le meilleur des exemples. Ceux qui lui rendront visite à la fin du siècle dernier en attesteront. Un homme est sacré dès qu'il représente un foyer. L'épouse réserve le meilleur des sièges au patriarche à venir, bon papa, papa si proche, papa éleveur, ou papa transhumant sur l'eau quand il s'aère, papa dont les enfants se souviendront parfois plus que de leur mère. Mais, où est-elle justement, la mère qui offre tant à son homme? Au taro, au ramassage de graines, à la cueillette de goyaves, sur le bord de mer pour collecter des algues ou des coquillages, au four à pain ? Ou tout simplement au fare tutu (13), au milieu des cousines, prenant son huitième café de la journée avec des arêtes braisées, entrailles et ouïes fraîches de poisson qu'elle déchire, suce, les doigts pleins de popoi? Que les enfants ne la dérangent pas, elle ne peut guère perdre de temps à communiquer avec ceux-ci. Insister serait provoquer des réactions d'énervement souvent claquantes. Car, être femme à Rapa, c'est avant tout savoir travailler dans un groupe que rien ne détache de ses préoccupations. Mais là, on cause, les mains s'occupent de leur côté ! Au milieu des tasses de cafés renouvelés, les discussions entrecoupées de rires repoussent la fatigue. L'univers fumeux des fours à pain et des cuisines, le talus des tarodières semblent n'être alors que les banquettes d'un bastion imprenable et réservé, une sorte de "bistrot des femmes". A la maison il y a des maris patients, à la porte de l'établissement féminin des enfants rois qui jouent librement ensemble, sans surveillance spéciale, squatant les rues du village en attendant maman que papa les a envoyés chercher. On voit bien là que le travail libère l'homme, l'enfant… et la femme.

 

Liberté des femmes

Tout bon travailleur a ses moments de détente. Il peut en profiter suivant son choix. Si ce moment arrive, qu'il est autorisé, c'est que dimanche s'avance. Quand elles quittent l'enceinte du labeur, les femmes de Rapa en sortent avec les mêmes principes. Le quartier libre s'annonce comme un plaisir attendu, partagé entre personnes d'une semblable condition. Si, par un hasard bien interprété (14), un bateau fait escale à cet instant sur l'île, cela donne l'impression de retrouver d'autres permissionnaires, inversement libérés quand ils descendent à terre. De chaque côté, voilà qu'existe une aptitude humaine à comprendre le sens de la sortie. De part et d'autre, on va à l'abordage. Dans la confusion, les habits arborés prennent valeur d'apanages et de signes de reconnaissance. La parure d'une vie civile ordinaire perd tout intérêt. Le panache provoque les premiers ralliements, il est une première sélection.

Vient ensuite un choix plus délicat: la femme en permission à un appétit qui la pousse à comparer, à se croire au magasin, à faire son marché. Dans tous les cas, c'est du frais, la "marchandise" vient d'être livrée. Piquant, maigrelet, tendre, sombre, pétillant, gras, on peut tâter de l'arrivant ! Mais, que voudrait la copine ? Là est la question ! On s'agglutine autour de centres d'intérêt qui n'ont de remarquable qu'un désir de concurrence. Heureux ces centres d'intérêt qui trouvent dans la quantité ainsi rapprochée le choix d'une qualité. Mais ne nous étonnons pas aujourd'hui… pensons à ce que c'était jusqu'à l'arrivée du CEP (Centre d'Expérimentation nucléaire du Pacifique) au début des années 1960 !

Une abondance de femmes magnifiques, sorties de leur cantonnement insulaire, sculpturales et modelées par la force, efficaces et présentes autour de mâles étrangers rabattus et choisis en groupe :

-« Give us a baby » rapporte avoir entendu Alvin Seale, en 1902 (15). A remarquer que ce n'est pas « I love you », cela ne correspondant à rien lors d'une vraie sortie.

« Ce sont des amazones polynésiennes » constate Alexander Mac Donald (16), 32 ans plus tard. Et puis un silence qui en dit long et débouche sur une curieuse affaire, peu éloignée de nous : deux femmes bien autorisées partent à l'abordage d'un bâtiment. Elles ne savent ni l'anglais, ni le français. Mais elles savent ce quelles veulent. C'est dire « oui » ! Elles ne cessent de se répéter en langue Rapa devant des matelots qui ignorent l'essentiel, trop occupés à demander si elles habitent chez des parents, à chercher à le traduire. Frustrées, vexées elles doivent quitter le navire au petit matin sans avoir concrétisé leurs belles affirmations. Une telle humiliation, ce mépris du désir marquera profondément le monde des femmes. Le reste, si simple, si naturel, s'efface et s'oublie. Mais qu'une femme soit mise en échec sur Rapa, il s'agit d'une impossibilité remarquable. Cet incroyable contraire souligne l'exceptionnelle liberté de femmes qui ne vivent que femmes parmi les femmes.

Si le plaisir personnel devient principe de partage, forme d'une communauté totalement distincte, il se redistribue comme une abondance de la féminité, au sein des femmes !

On destine un homme-objet à ces joies collectives, offert aux charges d'un escadron de tous les charmes. Etrangement, c'est la réédition de l'histoire des compagnons d'Ulysse sur une terre de magiciennes. Preuve que l'avantage matriarcal sévit de tous temps sur l'île humaine. De toutes façons, à cet instant, dans la Tradition Rapa, l'objet des joies féminines ne peut représenter un monde d'hommes à faire valoir sacrés, séparés, libérés : pères, oncles, et autres vraies références masculines de Rapa évitent les lieux d'un tel épanouissement en connaissance de cause. Ils restent dans l'ombre, loin sur le pont des navires, les yeux tournés ailleurs, ou à terre en grappes dans le noir autour des "discos", ou à table, assemblés pour des libations qui les "noirciront" dans la lumière. Et cela respecte les non-dits, compagnons de toutes les libertés que le monde des femmes partage en lui-même.

 

« Touchées par un marin…»

Les Mamas (17) de sortie, les femmes adultes qui les suivent et dont les couples sont enfin unis, génèrent sur le bateau accueilli cadeaux et menus souvenirs. Elles confortent des promesses déjà acquises pour leurs hommes à terre. Elles intéressent les visiteurs de leurs pitreries, les enveloppent, les chauffent de propos incandescents qui les rassurent, les rendent prêts à l'échange. Avec le sentiment d'un moment d'efficacité et de pouvoir, avec la joie de souvenirs renouvelés, elles abandonnent enfin les jeunes filles qu'elles ont encadrées. Censées chaperonner ces beautés taurearea (18), beautés encore fraîches et discrètes à ce moment, elles savent que l'excuse d'une surveillance ne les concerne plus. L'excuse n'avait été là que pour permettre un déplacement de toutes les femmes, garantir son autorisation la plus générale. Alors, elles s'éloignent de lieux clairs où sévissent les hommes-objets qu'elles connaissent bien. Elles s'approchent de lieux plus obscurs où sévissent ceux qui leur apporteront ce soir là des joies qu'elles ont entrevues et auxquelles elles s'attendent. Cela passe peut-être par un rééquilibrage musclé des forces en présence, mais, dans ces moments de "dimanche" toute l'île est réservée à un monde de femmes dont les hommes ont été séparés pour le meilleur des accueils. Elles s'invitent !

« Motorohia na te tane, motorohia na te marini ! -Touchée dans le noir par son homme, touchée en cachette par un marin » pourra donc se porter en vérité et toute innocence dans la colonne "mentions" des actes de naissance de l'Etat-civil de Rapa comme l'a fait un notable zélé de la chefferie d'Haurei aux environs des années 1960 en enregistrant de la sorte l'arrivée d'enfants tout neufs sur l'île, conformément à la conception qu'il faut en avoir… sur Rapa.

Mais si les bateaux se font absents, que faire? Il faut d'autres escales. L'île navigue depuis trop longtemps seule sur les flots. A cela s'ajoutent des périodes de travaux harassants réussis entre femmes. Terminés, ils impliquent une reconnaissance justifiée, la nécessité d'une sortie sur place. Ainsi vient le passage d'un autre navire. C'est le plus grand des vaisseaux, celui qui fait escale dans le ciel, illumine les nuits : la pleine lune.

La rencontre est sensible. On bouge, on s'énerve, l'île se parcourt d'hommes. Les chiens aboient, le taro pousse. Du village oasis, les femmes ne partent plus. Elles se font voyantes. Et jaillit l'ancestral patautau (19), l'ancestral chant communautaire de la réjouissance. Point n'est besoin d'en prononcer les paroles, dès le plus jeune âge chacun les connaît. On en exprime seulement les rythmes essentiels pendant le malaxage profondément sonore de la popoi. Civilisation du taro oblige, à quatre ou six femmes, on veille à cette expression du fond des âges avec un ensemble remarquable. La frappe des pâtes épaisses du popoi en scande les paroles signifiantes comme le feraient des tambours :

« Mitata, mitata, amu te kiko - Moule, moule, je mange ta chair....». Le reste est du même genre. Les battements du message résonnent comme ceux d'un grand cœur des femmes que toute l'île entend. Ils s'enroulent autour des hommes dispersés, les avertissent d'une intention impérieuse. Ils font battre leurs cœurs qu'ils approchent. "Malheur" au mâle qui passe à portée de main du groupe des Mamas "émettrices", surtout s'il ne leur est pas spécialement apparenté. Elles en feront leur objet. Bonheur aux hommes en titre, ils sacrifieront la nuit à une déesse lunaire qui vit sur Rapa. A ce moment de nouveau, l'île est réservée au monde des femmes, son bateau est arrivé. Il n'est jamais reparti. C'est celui de Hina (20).

 

L'âme des guerriers

Jusqu'à présent, on a souligné la vie immémoriale d'un phalanstère (association de production, au sein de laquelle les travailleurs vivent en communauté) des femmes sur Rapa. La description couvre en partie les années 1980. Mais, de 1987 à 1990 s'effondre le caractère apparemment sacré des hommes de Rapa. Ne plus assez considérer le monde des hommes, c'est toucher au livret en mémoire de toute une société qui joue la plus belle pièce de sa longue vie, une éternelle Comedia del arte, un théâtre perpétuel. Le propre de l'humain y est de rire, à la fois heureux acteur et spectateur de lui-même. Un grand théâtre? Quoi de plus naturel dans la civilisation de l'Oral : il faut s'y voir quand on s'y entend !

Mais, un brutal trouble de mémoire en quelques uns peut détruire la scène où tous évoluent. A Rapa, La terre s'est ouverte sous les pieds de Don Juan masculins qui n'ont plus su donner la réplique à celles qui les mettaient en valeur : bien que limitée par des arrêtés municipaux interdisant la vente sur place de certaines boissons, l'alcoolémie n'a cessé de s'amplifier après la passage des hommes du CEP sur l'île. Au milieu des années 1980, elle devient une sorte de principe, heureusement éradiqué par la suite. Mais sur l'instant elle transforme la comédie des hommes en un rôle dramatique. Si l'on inverse les règles jouées à l'intérieur des tensions fortes qui font l'union de la société de Rapa, frapper n'est plus un état d'âme de guerriers ancestraux ! Il n'y a plus qu'une excuse à cette violence devenue alors inhumaine, celle de la déchéance :

- « Je ne savais pas ce que je faisais, j'étais saoul, j'étais un autre, ce n'est pas moi ! »

- « Nous sommes comme à Tahiti, comme ceux qui boivent dans leurs baraques en tôle… nous ne sommes plus nous-mêmes ! »

Les femmes si fortes de Rapa ne peuvent suivre sur cette scène là. On en évacuera même d'urgence pour des blessures que nul n'aurait jamais imaginé voir auparavant. La représentation devient un drame transparent: tous "n'existent plus" ! Le monde polynésien semble s'écrouler. "L'âme des guerriers" que la femme dépose et protège dans l'homme n'est plus noblesse, prestige de société, mais transformé par le sordide.

En cet instant, le monde des femmes n'est-il pas plus atteint encore que celui des hommes qu'il a accepté de présenter "sacré", et se doit de déposer sous les dangers d'une perte de contrôle générale? Plus malignement, en douceur ?

Le village éclate, il se morcelle sous l'avalanche de constructions nombreuses - FEI, ATR et autres- que problèmes d'indivision et de manque de place chassent vers l'extérieur. Les réseaux s'étendent et tiennent. Les liens de l'intimité clanique supra familiale s'étirent et cassent. Le théâtre social ne s'assume plus. Dans les maisons nouvelles les cuisines sont intégrées, et la femme avec. Séparer les chambres ne sépare pas plus de cette femme, surtout la nuit. Couples vrais ou incertains, masqués aux yeux de tous, ils ne se représentent plus pour des jeux d'approche et des tests de bons sentiments. L'ancienne conception n'est plus l'affaire d'une Communauté vivante partagée, elle n'a plus besoin des masques et des rôles qui l'accréditent, la rendent tout à la fois mystérieuse, tout à la fois spirituelle et communion dans la Tradition.

Finalement, le pire des serpents arrive. Fera-t-il tomber la femme comme une bonne pomme ? Il la fixe depuis son écran, elle le regarde comme un ami, puisqu'il est télévision, là où l'on voit ce que l'on entend, là où tout se joue comme sur de nouvelles planches posées à Rapa. Si l'on court maintenant aux informations dans un village étendu, c'est pour savoir si la femme de J.R. quittera son homme à Dallas. Et ça, pour l'intégrer dans les ragots quotidiens comme une réalité sociale éminente à débattre devant les fours à pain. Feuilletons d'identification, dont l'un colle tout particulièrement au caractère féminin, "Amour, gloire et beauté", une vraie culture d'acculturation, l'écran susurrant fait revenir séance tenante la condition féminine de son bistrot, de ses tarodières, de sa cueillette, de ses cafés.

Et la civilisation du taro, alors? Vit-elle une nouvelle disette, par fascination du matriarcat, cette fois-ci?

Non, puisque les pommes de terre arrivent de Tubuai en sacs et que des jeunes filles venues de l'extérieur, captées de plus en plus nombreuses par les garçons de Rapa, savent bien les cuisiner. Ces dernières ne jouent pas d'autres rôles essentiels, sinon celui d'une belle différence. L'échange de beautés contre le travail!

 

Avenir au féminin

Les jeunes natives de l'île, quant à elles, sont aux écoles, ailleurs et parfois longtemps. Lorsqu'elles reviennent, elles acquièrent un statut qui les laisse parmi les enfants à la maison. Il faudra qu'elles se sentent redevenues adultes, et soient détectées comme telles, pour retourner aux tarodières enfin en osmose avec la Tradition dans laquelle elles renaissent. Toute réelle femme de Rapa suit invariablement ce chemin : il lui rend son origine, lui redonne la force de la Mère de toutes ses Mères, la force des tarodières. Couture ou autres créations féminines et stationnement sous des toits citadins sans vivre de cette nature ne seront plus de mises. Quelle femme vraie de Rapa oserait prétendre l'inverse ? Elle mentirait ! Elle se mentirait !

Mais, il n'est pas contre la forte nature de la femme de Rapa qu'elle devienne l'épouse d'un tane ! D'un tane libéré de toutes contingences autres que de parler parmi ses amis, de rester à la maison, de s'y reposer, d'y vivre avec les enfants et les grands-parents, de faire des sorties sportives où jaillit l'exploit de la chasse et de pêche. Tane qu'on respecte au point de conserver en face de lui le travail supplémentaire qui le sécurise : infirmière, institutrice, secrétaire de mairie ou autre. Tane qu'on brandit devant soi comme un mâle enfant qu'on tiendrait dans ses bras. Tane-écran, tane-projection, surtout pas frustré d'être l'époux d'une telle condition. En celui-ci vit l'esprit d'un monde dans lequel la femme l'a produit dissocié et rendu si relativement sacré. Mari de fonctionnaire, mari d'institutrice sur les îles, mari de femme mise à la terre et au travail, mari bien bâti, bien nourri, mari d'une féminité qui le regarde comme une élévation d'elle-même. Cette position la plus haute du masculin se doit d'être visible. Elle est éminemment sociale. Elle existe partout là où les sociétés maories ou Maohi existent. Matriarcat toujours !

Mais, attention, dans une civilisation du grand jeu, de la représentation perpétuelle, la communauté des femmes dispose de tous les masques. C'est un défaut de partition. Tout ce qui touche au féminin y est déjà apprivoisé. Il ne peut plus y avoir d'univers shakespearien faute d'authentiques mégères. Alors tout n'est réduit qu'à une inéluctable joie de vivre, venue des femmes. Puis tout finit en une inéluctable Sagesse, sublime instant de la femme qui se démasque active à travers l'homme. A preuve, Mama Maata, Mama Mera, Mama Teura, grandes Sages de Rapa ces dernières années.

Si l'on a compris l'importance fondamentale du matriarcat préservé sur Rapa et son avenir, ailleurs, qu'en est-il? Les non-dits toujours? Par exemple comment vit-on l'accueil d'un grand navire, la France, qui fait escale depuis longtemps en Polynésie orientale ? Comment penser les phénomènes qu'on appelle captation, assistanat et dont on organise traditionnellement les flux ?

Y aurait-il un non-dit culturel aussi? Le monde maohi des Tahitiens serait-il matriarcal dans son entier? Et générateur d'autres hommes sacrés?

Là est toute la question, mais elle mérite une plus grande scène que Rapa pour être vérifiée et résolue.

Marc LIBLIN

à Rapa

 

(*) "Les hommes sacrés de Rapa", TAHITI-Pacifique N° 65, sept. 96.

(1) - Dans la Polynésie ancienne, les placentas s'enterraient sous le seuil de la maison familiale. Ce geste symbolique fixait définitivement l'appartenance du nouveau né à une famille élargie, à son identité culturelle. L'enfant restait attaché à la terre de ces ancêtres par ces racines ombilicales.

(2) Chronicle of transactions of the London Missionary Society - DAVIES John - London, 1827-

(3) History of the Tahitian mission, Cambridge : " Mr DARLING visited Rapa." en juin 1831.

(4) - recensement exact d'après CAILLET, lieutenant de vaisseau, 1864.

(5) - BURKARDT G.E. et GRUNDMAN A. Les missions Evangéliques, Lausanne, 1887.

(6) Christchurch Press, Août 1917.

(7) Popoi : pâte fermentée de taro cuit, pilé et malaxé avec de l'eau ajoutée. Cette technique de préparation a été introduite à Rapa vers 1830. Jusqu'en 1950, survivra la technique ancestrale de préparation d'une autre pâte de taro, le tio'o : un broyage à cru, puis une macération longue dans des fosses étanches. Sous cette forme, cette pâte se consomme de la même manière que la popoi.

(8) "Pa"- traduit par les Rapa: « l'endroit foulé, l'endroit qui reçoit tous les pieds de la Communauté» En Nouvelle-Zélande, les Maoris nomment du terme "pa" leurs villages fortifiés, l'espace particulier de leur société.

(9) Au moment du mariage, la tradition polynésienne affecte un nouveau nom aux jeunes mariés. Ce nom devient commun au mari et à l'épouse. Il n'est singularisé que par adjonction d'une distinction des principes représentés dans le couple. Dans le cas qui nous intéresse, Teuira étant le nom de mariage, l'homme sera Teuira tane, la femme sera Teuira vahine.

(10) Taro : tubercule originaire d'Asie introduite sur toutes les îles du Pacifique lors du peuplement de celles-ci. Base ancestrale de l'alimentation des peuples polynésiens. Sur Rapa, la culture du taro présente une particularité : elle se réalise sur l'eau et dans la boue.

(11)" Rapa, île de mystères polynésiens" , TAHITI-Pacifique N°43 - Nov. 94 -

(12) Lire AKU AKU, T. Heyerdhal, réédité.

(13) Fare tutu - Jusqu'en 1980, la maisonnée Rapa occupe deux endroits très distincts comme cela s'est toujours pratiqué dans l'ancienne Polynésie. Le fare komo, soigneusement tenu comme un lieu de regroupement pour dormir, recevoir protocolairement et le fare tutu, à la fois cuisine et installation hétéroclite hâtivement couverte, occupé en premier par les femmes et permettant la vie de tous à chaque instant. D'un côté, la maison du dormir, de l'autre la maison du vivre. Cette organisation de la maisonnée reflète évidemment la séparation des mondes masculins et féminins.

(14) "Les hommes sacrés de Rapa", TAHITI-Pacifique N° 65, sept. 96.

(15) Lire : " Amazones et huttes de pailles ", TAHITI-Pacifique N°57 - Janvier 96.

(16) Quest for the gold cloak... - Standford University Press - 1946.

(17) Mamas : Dans la société polynésienne, femmes déjà d'un certain âge, très actives, sûres d'elles et auxquelles la considération de tous donne un certain prestige... et une liberté plus grande encore.

(18) Taurearea : Stade de relative immaturité qui pourrait correspondre à l'adolescence s'il était limité dans le temps. Certaines personnes sont restées taurearea sur Rapa jusqu'après la cinquantaine. Si un taurearea participe aux activités d'adultes, on ne lui reconnait pas la même responsabilité dans ses actes qu'un adulte à part entière.

(19) Patautau - Chants très anciens dont les paroles sont rythmées d'ordinaire par le claquement des paumes, sans autre orchestration. Encore très pratiqués à Rapa.

(20) - Hina - Divinité du panthéon polynésien, incarnée en premier par la lune.