Tahiti-Pacifique magazine, n° 65, septembre 1996

 Tenter de rester soi-mêmeÉ

Nouvelle étude sur l'île de Rapa

En 1995 sont arrivés sur Rapa deux jeunes dans la force de l'âge, Gwendelène Malogne et Yannick Fer. Ils ont accepté de franchir le vide qui sépare leur monde de celui des Rapa. Pour eux, c'est l'aboutissement d'un véritable parcours polynésien dans les Australes. Plus souvent dans l'enceinte du Temple de Haurei (1) que dans des pénates villageoises, ils vont recevoir Rapa à "la Rapa", dans le véritable ventre de la communauté insulaire. Un moment rare. Deux Pasteurs venus spécialement de l'extérieur pour soutenir une longue réflexion biblique acceptent leur présence. Et ce jour là, cette société va découvrir devant tous les racines de son raisonnement, de sa spiritualité, de sa cosmologie. C'est une formidable révélation que les insulaires s'offrent à eux-mêmes, demandant implicitement aux étrangers présents de transcrire comme des scribes leur authenticité, preuve de vérité. Mais, sur Rapa, pour qu'il soit écrit, il y a ce qui est dit. La Parole en premier ... et l'Orateur transcendé au même niveau! Premier problème, donc, l'homme de Rapa est "divinisable", et à ce titre, son Fenua reste jardin de Dieu et des Anciens! Les directeurs de conscience venus de l'extérieur se heurteront d'emblée à ce principe. Car, que deviennent les places du Créateur et de sa créature mortelle dans une telle "Nature".

Racines en d'autres temps

La réflexion biblique continuera sur Rapa devant Gwendelène et Yannick. Elle se fait au pied du Temple monumental d'Haurei en construction qui domine le village Dans cette enceinte, le temps se remonte, avec toutes ses particularités, chez les uns comme chez les autres. Ainsi, fondamental intermédiaire accepté dans le processus de revitalisation des racines ancestrales, Gwendelène et Yannick transcriront qu'une identification au judaïsme originel peut être réelle, se parcourir, se jouer sous une forme représentative associée à la vie maohi, plutôt maorie (2) de tous les jours, où se conserve une vision identitaire et ancestrale cosmogonique du ciel: « nous sommes au nombril du monde, l'essence des "choses" passe par le regard porteur des sens, des signes...». Etranges rémanences d'une société qui semble avoir couvert il y a longtemps l'actuelle île de Pâques. Les recherches d'approfondissement que mèneront par la suite Gwendelène et Yannick feront apparaître d'étroites coïncidences entre ce que l'on sait d'une spiritualité polynésienne primordiale et les rebonds qui ponctuent et donnent un sens aujourd'hui chez les Rapa à l'interprétation du Livre biblique.

Conservation identitaire

Le reo maohi, le parler tahitien, n'est pas l' "Akarongo" des Rapa (3), lequel est l'aveu d'une conscience particulière dans laquelle l'insulaire de terre et de sang Rapa, homme couvert de terre rouge à ce titre quand il danse son histoire, sera toujours placé. Cette même ambiguïté, on la retrouve jusque dans l'utilisation et l'estimation des sonorités de chants maintenant partout reconnus si particuliers au monde de Rapa. Reconnaître l'Akarongo, c'est avouer rester placé dans une Tradition vivante bien que l'on ait été converti dans les formes. Cette identité naturelle, en somme innée, demeure consacrée par une hérédité rituelle.

Loin de s'attacher à cette éventuelle description d'une spiritualité ancestrale sur la terre de Rapa, Gwendelène et Yannick vont s'appuyer sur les réflexions de l'île entière pour effectuer un fantastique survol des meilleures analyses menées en Polynésie dans le domaine. Au cours d'une véritable quête à la "Umberto Ecco", évitant l'écueil des écoles de pensées, ils entraînent le profane sur un terrain de plus en plus "archétypal" qui dépasse largement le cadre de Rapa, mais " rapanise" bien d'autres îles.. La confrontation et la résolution d'une spiritualité à la fois polynésienne et universelle n'appartiennent plus alors qu'à chacun des lecteurs de ce dernier ouvrage en date réalisé sur Rapa. Gageons que ce livre soit rapidement mis à la disposition du grand public. C'est une base qui ne peut être négligée au moment où se posent toutes sortes de questions sur notre société.

Marc Liblin

 

« Réflexions bibliques à Rapa: Conversions au Christianisme et conservation identitaire », mémoire de Yannick Fer et Gwendelène Malogne, DEA d'études politiques, 500 pages, Rennes 1995.

En attendant la publication, on peut demander copie aux auteurs en leur téléphonant au:

00 33 1 43 36 49 24.

 

(1) -Haurei est le principal village de Rapa.

(2) -Maohi - terme repris par les Tahitiens pour désigner leur identité culturelle, au sens le plus large. Pour s'en tenir au parler Rapa, il faudrait dire Maori. Ceci n'est pas par volonté de partition insulaire, mais parce que la langue de Rapa est proche de la langue des Maoris de Nouvelle-Zélande, de l'île de Pâques et des Samoa-Tonga.

(3) -Akarongo - terme en langue ancienne de Rapa - Ne doit pas être traduit littéralement , malgré des racines bien apparentes. En effet, dans la pensée Rapa, cette expression prend une signification qui englobe à la fois tous les sens mis en oeuvre pour échanger, communiquer, incluant l'imagination et les concepts qui donnent un fond à toute expression humaine. On doit alors percevoir ce terme comme une capacité du travail de l'esprit à l'intérieur et parmi les hommes. C'est l'union de leur communauté. Bien entendu, ce type de communication spirituelle conserve des racines ancestrales divines: l 'Akarongo, c'est l'Orongo de l'île de Pâques ou la vie du grand dieu Oro partout ailleurs en Polynésie.